Nucléaire 4G : la France doit s'inspirer du spatial américain pour innover
Nucléaire 4G : la France doit s'inspirer du spatial US

En avril 2010, sur le site de Cap Canaveral, Barack Obama annonçait que l'État fédéral n'achèterait plus de lanceurs, mais des services de lancement au secteur privé. Quinze ans plus tard, les États-Unis ont reconquis un accès autonome à l'espace, divisé les coûts et reconstitué un écosystème industriel dominant. La France se trouve aujourd'hui devant un choix de même nature pour son nucléaire de quatrième génération.

Quatre objectifs difficiles à concilier

Notre pays doit tenir simultanément quatre objectifs difficilement conciliables en matière énergétique : décarboner son économie, sécuriser son approvisionnement dans un monde où l'énergie est redevenue une arme, préserver des finances publiques déjà tendues, et maintenir une électricité compétitive pour ses industriels et ses citoyens. Le nucléaire peut répondre aux quatre. Mais un nucléaire fondé uniquement sur les réacteurs à eau pressurisée de différentes générations, aussi performants soient-ils, reste dépendant de l'uranium importé. Sans fermeture du cycle du combustible, le nucléaire français demeure structurellement vulnérable.

Les réacteurs à neutrons rapides changent l'équation : ils permettent de considérer les 15 000 tonnes de combustibles usés déjà stockés sur notre territoire comme une ressource énergétique mobilisable pour des siècles. La PPE3 et le Conseil de politique nucléaire de mars 2026 ont tranché le principe : la France y va. À la question « faut-il ? », succède l'enjeu du rythme et du modèle industriel.

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Le temps joue contre nous

La trajectoire actuelle anticipe une filière opérationnelle à partir de 2050. C'est cohérent avec les horizons de la planification publique. C'est probablement trop lent face à la course internationale. La Russie exploite déjà des réacteurs à neutrons rapides. Le réacteur surgénérateur expérimental de l'Inde a démarré pour la première fois en avril 2026. La Chine et les États-Unis accélèrent avec des simplifications réglementaires et des financements massifs pour ces derniers. Les standards techniques et réglementaires se cristalliseront dès le début des années 2030, qu'ils soient écrits par la France, ou par d'autres.

Attendre 2050 pour structurer une filière unique, exclusivement pilotée par l'État, revient à faire quatre paris simultanés. Que la puissance publique aura les moyens budgétaires d'investir, alors que la dette pourrait atteindre 235 % du PIB à trajectoire constante selon l'Institut Montaigne. Que les capitaux privés resteront mobilisables entre-temps. Que les standards technologiques ne seront pas définis ailleurs. Que les marchés d'exportation resteront ouverts à un acteur arrivé tardivement. Aucun de ces paris n'est acquis. Tous externalisent le risque temporel vers les finances publiques.

La leçon du pivot américain

En 2010, Obama assumait son basculement doctrinal : en achetant des services plutôt que des véhicules spatiaux, affirmait-il, l'État fédéral accélérerait l'innovation parce que les entreprises seraient mises en compétition pour concevoir, fabriquer et lancer de nouvelles solutions. Le pari a été tenu.

Le nucléaire n'est pas le spatial. Mais dans les deux cas, l'État gagne à se repositionner. De constructeur engageant seul ses propres moyens, à architecte orchestrant une diversité d'options. De financeur exclusif, à garant du cadre, du cap et de l'intérêt général. À la puissance publique : les exigences de sûreté, de sécurité et de garanties, le contrôle de l'accès aux matières stratégiques, la cohérence de long terme, la commande publique. À l'industrie publique comme privée : l'investissement, l'innovation, l'exécution, le risque.

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Permettre l'émergence d'initiatives privées

Permettre l'émergence d'initiatives privées complémentaires, à côté des acteurs historiques, ne réduit pas le rôle de l'État mais le protège. Cela évite de figer trop tôt des engagements budgétaires lourds. Cela mobilise, sans coût immédiat pour les finances publiques, des capitaux privés prêts à financer aujourd'hui la recherche et le développement d'infrastructures qui serviront l'intérêt général demain. Cela maintient ouvertes plusieurs options technologiques à court terme, plutôt que de tout miser sur une voie unique dont on ne saura qu'en 2045 si elle était la bonne.

Cette ouverture n'est pas un chèque en blanc. Elle suppose des jalons techniques, industriels et réglementaires explicites, permettant aux acteurs privés de déployer ces options, et à l'État de renforcer, réorienter ou interrompre son soutien selon des critères publics et vérifiables. C'est précisément ce qu'un État stratège doit faire. Apprenons du passé.

La prudence du stratège

En 1970, la France avait acquis une technologie américaine pour bâtir son parc nucléaire civil. Un choix lucide à l'époque, qui a fondé la souveraineté énergétique du pays pour cinquante ans. La situation est aujourd'hui différente, meilleure : des acteurs industriels innovants émergent sur le territoire national, aux côtés des acteurs publics historiques. L'enjeu n'est plus d'importer pour aller vite. Il est de structurer, maintenant, différentes filières souveraines à partir des capacités françaises existantes.

Blaise Pascal formulait un raisonnement devenu célèbre : face à l'incertitude, la rationalité ne consiste pas à attendre la preuve absolue, mais à comparer les gains et les pertes associés à chaque option. Ce que Raymond Aron appelait la prudence du stratège (agir pour préserver ses marges de manœuvre) s'oppose à la pusillanimité qui consiste à ne pas agir en croyant se préserver, alors qu'on livre l'initiative à d'autres. Le temps n'est pas neutre. Attendre, c'est choisir. Et c'est souvent choisir moins bien que décider.

Appliquée au nucléaire de quatrième génération, l'équation est simple. Le risque de se tromper en agissant est réel, mais encadré, progressif, réversible. Le risque de ne rien faire est certain, cumulatif, irréversible : perte de compétences, d'emplois, de chaînes industrielles, de leadership, d'opportunités d'exportation. Dans un monde de compétition technologique accélérée, la prudence n'est plus dans l'attente. Elle est dans le soutien aux initiatives lancées sur le territoire et à l'action organisée.

L'État ne se renforce pas en réduisant le champ des possibles. Il se renforce en organisant leur diversité. Pour la France, réussir trop tard serait plus dangereux que d'échouer en essayant.

Kevin Brookes est directeur du think tank Génération Libre, essayiste, enseignant à Sciences Po ; Timothée Boutelout est directeur des affaires publiques de Newcleo.