Cette semaine, les habitants du Porge, en Gironde, ont décidé de porter plainte collectivement. Ils se disent « sacrifiés ». La commune du littoral atlantique, l’une des plus durement touchées par les incendies, affirme avoir été délaissée par les secours, dont les efforts se seraient concentrés sur les communes plus aisées du Cap Ferret. Ce sentiment de relégation trouve un écho dans les incendies de Los Angeles de 2025, lorsque des stars hollywoodiennes avaient fait appel à des pompiers privés, ou encore dans les polémiques sur la climatisation lors des canicules françaises.
Pendant que les plus privilégiés voient leur résidence secondaire protégée, échappent à la chaleur en rejoignant la campagne ou travaillent dans des bureaux climatisés, d’autres découvrent leur maison calcinée, suffoquent dans des logements devenus des bouilloires thermiques et continuent de travailler en plein air, sous un soleil de plomb. Les inégalités devant le réchauffement climatique sont devenues la règle plutôt que l’exception.
Les plus modestes subissent un climat poussé par les plus riches
Le réchauffement climatique est lié à 100 % aux activités humaines. Or les 10 % les plus riches émettent plus de la moitié des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Sébastien Mabile, avocat en droit de l’environnement et auteur de Justice climatique : pour une nouvelle lutte des classes (Actes Sud), fournit des repères chiffrés : « Les 10 % les plus riches en Europe émettent 29 tonnes de CO2 par an. En Amérique du Nord, c’est 60 tonnes, quand la moyenne de la population est autour de 6 tonnes. » Les 1 % les plus riches, eux, dépassent 100 tonnes par an.
C’est la double peine pour les populations les moins responsables de la catastrophe et qui en subissent le plus lourdement les conséquences. « Et ça se vérifie à l’ensemble des échelles : au niveau mondial, entre les pays, et au sein même de ces pays, où les populations les plus précarisées sont les plus exposées aux effets du réchauffement climatique », ajoute l’avocat.
La climatisation, nouveau marqueur social
Le terme de double peine est d’ailleurs insuffisant. Entre la surmortalité, la dégradation de la santé mentale, la hausse des violences domestiques, l’inflation et les pénuries, la chaleur aggrave exponentiellement la qualité de vie des plus précaires. S’y ajoute un mépris de classe à peine voilé, comme lorsque Yann Barthès, animateur de Quotidien, se moque des personnes qui souffrent de la canicule sous les toits.
Même la climatisation, si elle se généralisait, ne serait pas égalitaire. La qualité des équipements varie selon les budgets, et leur consommation électrique pèserait davantage sur les ménages modestes. Certains services de location, à l’image de Climloc, proposent des appareils à des tarifs exorbitants. « La protection contre le dérèglement climatique devient un bien marchand comme un autre », constate Bruno Villalba, professeur de science politique à AgroParisTech/Paris-Saclay.
Des privilèges fiscaux pour les plus pollueurs
Cette situation est nourrie par les politiques publiques françaises, dénonce Sébastien Mabile. « Les ultra-riches, qui ont le bilan carbone le plus important, bénéficient très souvent d’exemptions à l’effort collectif. » Exemples cités : le régime fiscal « ultra-avantageux » des super-yachts, avec possibilité de défiscaliser ravitaillement et courses ; l’exemption de taxes sur le kérosène ; la fermeture de trois lignes aériennes intérieures françaises alors que les jets privés continuent de voler. « Quand l’UE fixe un objectif d’interdiction de vente de véhicules thermiques en 2035, la seule exemption concerne les constructeurs produisant moins de 1 000 véhicules par an, c’est-à-dire Aston Martin, Maserati, Bugatti… Les véhicules de luxe sont épargnés de tout effort alors que la petite Clio devra être électrique », ajoute-t-il.
Le retour de la lutte des classes par l’écologie
La prise de conscience émerge, mais elle reste difficile dans un monde où certaines figures comme Elon Musk revendiquent une liberté totale de prendre l’avion, de skier en été ou de dépenser des milliards en carburant pour aller dans l’espace. En pleine canicule, le groupe LVMH ouvrait sa Fashion Week sur la pelouse privatisée de la Cité internationale universitaire de Paris, avec un défilé climatisé et une immense cascade artificielle, tandis que les résidents de la « Cité U » étouffaient dans leurs logements à proximité.
Depuis une dizaine d’années, un courant que l’on peut qualifier d’écosocialisme ou d’écomarxisme fait de la question écologique un facteur aggravant de la critique marxiste, observe Bruno Villalba. De quoi ressusciter la lutte des classes ? Peut-être. Mais si certaines forces politiques de gauche appellent à réquisitionner les lieux de fraîcheur et à repenser la répartition des moyens, rien ne garantit l’émergence de mobilisations comparables à celles des « gilets jaunes ».
L’automne et la campagne présidentielle en embuscade
Il est probable qu’une fois les températures radoucies et la course à l’Élysée lancée, la question du pouvoir d’achat éclipse à nouveau le réchauffement climatique, estime Bruno Villalba. « Il faudrait une transformation radicale de nos modes de vie à tous, avec des efforts plus importants pour les plus riches. Mais nous sommes encore dans une société où l’on croit à l’abondance et à l’accumulation. Il est difficile de faire comprendre qu’il faut changer de modèle et revenir vers plus de sobriété. »
Sébastien Mabile, lui, y voit un moteur potentiel de révolte : « Aujourd’hui, des populations peuvent légitimement se sentir en danger. Et si l’on met en relation ce danger avec un mode de vie, un comportement et un fonctionnement économique qui profitent majoritairement à ceux qui ont la capacité de se préserver, c’est un constat d’injustice qui peut à nouveau déclencher des mouvements sociaux importants. »



