Une canicule d'une intensité exceptionnelle s'est abattue sur la Tunisie cette semaine, mettant le pays sous tension. Le mercure a dépassé les 48°C dans plusieurs gouvernorats, un record historique qui a provoqué des coupures d'électricité en cascade, une aggravation de la pénurie d'eau et des manifestations dans les quartiers populaires de la capitale, Tunis.
Des températures jamais enregistrées
Selon l'Institut national de la météorologie (INM), la ville de Kairouan, située dans le centre du pays, a atteint 48,6°C le 30 juillet, du jamais vu depuis le début des relevés météo. À Siliana et Kasserine, les températures ont oscillé entre 46 et 47°C. Même les zones côtières, habituellement épargnées, n'ont pas été épargnées : Tunis et Sfax ont enregistré 42°C, un niveau qualifié de "très inhabituel" par les services météorologiques.
Cette vague de chaleur est due à l'arrivée d'une masse d'air brûlant du Sahara, renforcée par un "dôme de chaleur" stationnaire qui bloque tout rafraîchissement. Les nuits tropicales, avec des températures supérieures à 25°C, ont empêché les organismes de récupérer, augmentant les risques sanitaires, notamment pour les personnes âgées et les enfants.
Le système électrique sous pression maximale
La société tunisienne d'électricité et de gaz (STEG) a dû procéder à des délestages ciblés dans plusieurs régions, faute de capacité suffisante pour alimenter les climatiseurs qui tournent à plein régime. Des quartiers entiers de l'agglomération tunisoise ont été privés d'électricité pendant plusieurs heures, provoquant la colère des habitants qui suffoquent dans des appartements mal isolés.
"Chaque été, le réseau sature un peu plus vite. La demande de pointe a augmenté de 12% en cinq ans", explique un ingénieur de la STEG qui préfère garder l'anonymat. La production gazière étant insuffisante, le pays doit importer de l'électricité de l'Algérie et de la Libye, mais ces importations ont aussi leurs limites en période de forte chaleur.
La soif et la colère dans les quartiers populaires
Dans les quartiers défavorisés de Tunis, de Sfax et de Gafsa, des groupes de jeunes ont bloqué des axes routiers pour protester contre les coupures d'eau. La Société nationale d'exploitation et de distribution des eaux (SONEDE) applique en effet un système de rationnement drastique : l'eau ne coule que quelques heures par jour, et parfois pas du tout dans certaines zones surélevées.
Les réserves des barrages sont tombées à un niveau critique : 21% de leur capacité globale, selon le ministère de l'Agriculture. Les nappes phréatiques sont déjà surexploitées depuis des années, et cette canicule aggrave encore une situation de stress hydrique structurel.
Un agriculteur voit ses récoltes anéanties
Dans la plaine de Kairouan, les agriculteurs assistent, impuissants, au désastre. Les oliviers perdent leurs fruits, les céréales jaunissent sur pied. Mohamed Salah, un exploitant de 55 ans, témoigne : "Je n'ai jamais vu un été pareil. Mes puits sont à sec, et les citernes d'eau coûtent une fortune. La saison prochaine sera blanche si le gouvernement ne nous aide pas."
La canicule a aussi provoqué des incendies de végétation dans plusieurs forêts, notamment dans la région du Kef, où 200 hectares de pins ont brûlé avant d'être maîtrisés par les équipes de la Protection civile.
Le gouvernement en état de pré-crise
Le président tunisien a présidé une réunion de crise lundi, annonçant l'activation du plan national de lutte contre les chaleurs extrêmes. Des camions-citernes de l'armée ont été mobilisés pour approvisionner les villages les plus isolés. Le gouvernement a également réquisitionné des hôtels climatisés pour accueillir les personnes vulnérables, notamment les personnes âgées, dans les villes les plus touchées.
Sur le plan sanitaire, les services d'urgence ont recensé un afflux de patients souffrant de déshydratation et de coups de chaleur à Sousse, Monastir et Tunis. Une centaine de personnes ont été hospitalisées, et quatre décès sont attribués directement à la chaleur selon le ministère de la Santé.
Un avant-goût du climat futur ?
Pour de nombreux climatologues, cet épisode est conforme aux scénarios du GIEC pour la Méditerranée, considérée comme un "point chaud" du réchauffement climatique. "Ce type de canicule pourrait devenir la norme d'ici 2050 si les émissions de gaz à effet de serre ne baissent pas drastiquement", prévient la climatologue Zohra Ben Brahim, chercheuse à l'Université de Tunis El Manar.
La Tunisie, qui émet moins de 3% des émissions mondiales, paie pourtant un lourd tribut : sécheresses répétées, pénuries d'eau, migrations rurales. Le pays doit investir massivement dans les énergies renouvelables et le dessalement d'eau de mer, mais les moyens manquent. L'urgence climatique s'invite désormais au cœur des débats politiques tunisiens.
L'opposition dénonce un manque de prévoyance
Les partis d'opposition et les syndicats critiquent la gestion du gouvernement, accusé d'avoir ignoré les alertes des experts depuis des années. Le secrétaire général de l'UGTT, la centrale syndicale, a déclaré que "le pays est sur une corde raide, et chaque canicule révèle l'absence de stratégie d'adaptation".
Alors que la canicule devrait se prolonger encore au moins une semaine, selon l'INM, les Tunisiens retiennent leur souffle. La tension est maximale, et le moindre incident peut faire déborder un vase déjà plein.



