Après avoir longtemps encouragé un endettement public massif, la Banque centrale européenne (BCE) étrangle aujourd'hui les finances des États membres de la zone euro, déjà gravement dégradées. Cette situation paradoxale résulte de la volte-face de la politique monétaire de l'institution de Francfort, qui a relevé ses taux directeurs de manière agressive pour lutter contre l'inflation.
Un revirement brutal de la politique monétaire
Pendant près d'une décennie, la BCE a maintenu des taux d'intérêt historiquement bas, voire négatifs, et a massivement acheté de la dette publique via ses programmes d'assouplissement quantitatif. Cette politique a permis aux États de s'endetter à moindre coût, mais elle a aussi encouragé une accumulation de dettes. Aujourd'hui, pour faire face à une inflation qui a atteint 8,4 % en 2022, la BCE a relevé ses taux à un rythme sans précédent, les portant à 4 % en juillet 2023. Cette hausse se répercute directement sur le coût de la dette des États.
Selon les données de la Commission européenne, le taux d'endettement moyen de la zone euro s'élève à 91 % du PIB fin 2023, contre 84 % avant la pandémie de Covid-19. Pour les pays les plus endettés comme la Grèce (171 %), l'Italie (144 %) ou la France (112 %), la charge de la dette devient insoutenable. Selon une étude de l'institut Bruegel, la hausse des taux d'intérêt a déjà augmenté le service de la dette de 0,5 % du PIB en moyenne dans la zone euro, soit environ 60 milliards d'euros.
Des conséquences budgétaires sévères
Cette situation met les gouvernements sous pression. En France, le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, a déclaré en mars 2023 : "La BCE fait son travail pour lutter contre l'inflation, mais cela a un coût pour nos finances publiques. Nous devons réduire notre dette pour retrouver des marges de manœuvre." Pourtant, la réduction de la dette est difficile dans un contexte de croissance atone et de dépenses sociales élevées.
En Italie, la situation est encore plus critique. La Première ministre Giorgia Meloni a critiqué la politique de la BCE, estimant qu'elle "pénalise les pays les plus endettés". La charge d'intérêt italienne devrait atteindre 90 milliards d'euros en 2024, soit près de 5 % du PIB, contre 70 milliards en 2022.
Un piège de la dette qui se referme
La BCE se trouve dans une position délicate : si elle continue à relever ses taux, elle aggrave la situation budgétaire des États ; si elle les baisse, elle risque de relancer l'inflation. Ce dilemme rappelle la crise de la dette souveraine de 2010-2012, mais avec une différence majeure : cette fois, les banques centrales ne peuvent plus intervenir aussi massivement sans créer des déséquilibres.
Certains économistes appellent à une réforme du cadre budgétaire européen. Le Pacte de stabilité et de croissance, suspendu depuis 2020, doit être révisé pour permettre plus de flexibilité. Mais les négociations sont difficiles entre les pays du Nord, favorables à la rigueur, et ceux du Sud, qui réclament plus de solidarité.
Quelles solutions pour sortir de l'impasse ?
Plusieurs pistes sont évoquées : une mutualisation partielle des dettes via des euro-obligations, un allongement des maturités ou encore une intervention directe de la BCE sur le marché secondaire. Mais ces solutions se heurtent à des obstacles politiques et juridiques.
En attendant, les États doivent composer avec des taux d'intérêt élevés qui réduisent leur capacité à investir dans la transition écologique, la défense ou l'éducation. Comme le souligne l'économiste Laurence Boone, ancienne chef économiste de l'OCDE : "La BCE a changé de cap, mais les États n'ont pas adapté leur stratégie budgétaire. Le risque est un cercle vicieux où la hausse des taux augmente la dette, ce qui accroît la défiance des marchés et pousse les taux encore plus haut."



