Incendies d'élevages : une enquête révèle 458 feux en un an, 189 000 animaux morts
458 incendies d'élevages en un an : 189 000 animaux tués

Tout commence lors d'un incendie en Vendée. Le 17 janvier 2025, Émeline est témoin d'un grave sinistre qui marque un tournant dans sa vie. À côté de chez elle, à la Ferme de la Boissière-de-Montaigu, un élevage porcin prend feu. Quatre cents cochons sont prisonniers des flammes, brûlés vifs. Les survivants sont gravement blessés et agonisent durant trois jours dans des conditions insoutenables, entourés des cadavres calcinés. Ils finissent par être euthanasiés.

Cet incendie marque profondément Émeline, qui commence à s'intéresser à ce type d'incident. Dès les premières recherches, elle tombe de haut : « On a épluché les recherches Internet, et on a découvert qu'il y avait jusqu'à trois incendies meurtriers de ce type par mois, et là on s'est dit : c'est plus grave que ce qu'on pense. »

Cette enquête révèle une autre réalité très peu documentée dans notre pays : en un an, Émeline a recensé 458 incendies d'élevages sur notre territoire, soit plus d'un par jour. En tout, plus de 189 000 animaux ont péri dans les flammes de leur bâtiment d'élevage depuis janvier 2025. « Ce nombre était tellement important que j'ai dû créer un tableau pour les recenser, car ça allait bien au-delà de ce que je pensais. »

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Aucun registre national n'existe

Émeline documente soigneusement tout ce qu'elle trouve sur le sujet : le lieu, la date, le type de bâtiments, les animaux élevés, en indiquant ses sources et les articles de presse locale. Tout son travail de recensement est disponible en ligne, en open source sur son site especes-sans-issue.fr. Elle documente également le sujet à travers son compte Instagram Espèces Sans Issue. Et ce qu'elle découvre interpelle : aucun registre national n'existe pour recenser ce type d'incendie, exclusivement traité par les presses locales et régionales. Ainsi, il est difficile de se rendre compte de l'ampleur du phénomène.

Pourtant, ces catastrophes sont à la fois humaines, animales et écologiques, à cause de leur impact sur la contamination de l'air, des nappes phréatiques, des sols, la pression sur la faune et la flore locales, mais aussi sur la santé des riverains aux alentours des exploitations.

Un système opaque, peu documenté

Nous nous sommes donc intéressés à ces départs de feu, et force est de constater : ces incidents sont invisibilisés par un système opaque. Certains Services départementaux d'incendie et de secours (SDIS) affirment même que leur système informatique n'est pas paramétré pour établir un recensement des incendies sur lesquels ils sont intervenus.

Tout d'abord, nous avons voulu vérifier les faits auprès d'un SDIS. Celui du Doubs, département d'élevages laitiers pour la production de comté, a accepté de nous répondre. « Globalement sur les dernières années on peut considérer qu'on intervient environ une vingtaine de fois à l'année pour des feux dans des exploitations agricoles », nous explique le capitaine Yohann Sauget du SDIS 25. C'est environ deux incendies par mois. Aucun registre des causes des départs de feu n'est tenu au sein de son SDIS, l'élaboration de la cause du départ revenant à la police judiciaire.

Sur les 458 incendies recensés par Émeline au niveau national, 71 étaient meurtriers, et le nombre de victimes animales se comptait en centaines de milliers. Comment expliquer ce chiffre ? Une partie de la réponse se trouve dans la procédure d'intervention des pompiers. Le capitaine Yohann Sauget nous confirme que le sauvetage des animaux n'est pas la priorité des interventions : « On s'assure déjà qu'on n'a pas de victime, on protège les habitations, et ensuite, en fonction de ce que va nous dire l'agriculteur qui est sur place, on va mettre en place des actions de priorité de protection : du matériel, d'une salle de traite, d'une cuve à fioul, ou d'autres éléments que l'agriculteur souhaite protéger en premier. »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Que cachent ces départs de feu ?

Afin de comprendre les causes de ces départs de feu, nous nous tournons vers l'Inventaire des incidents et accidents technologiques du ministère de la Transition Écologique. D'après le rapport, ces événements sont, pour la majorité, liés à des erreurs humaines, et à la vétusté ou la défaillance de certains équipements. Parmi les causes recensées, on observe une majorité d'événements liés à des défauts matériels, concordant avec les causes évoquées dans les articles de presse locale ayant couvert les sinistres :

  • des défauts électriques divers, des systèmes de chauffage et de ventilations défaillants, ou des départs de feu d'engins agricoles
  • des interventions humaines à risque au sein des bâtiments agricoles, comme des travaux par points chauds principalement, proches de stock de fumiers, d'engrais, de fourrages, ou de produits phytosanitaires hautement inflammables et explosifs
  • des pertes de contrôles de procédé - notamment l'auto-combustion ou la fermentation des fientes, des étincelles en contact avec le fourrage, etc.

Le rapport note même que « des dysfonctionnements du système de ventilation dans les bâtiments d'élevages, peuvent conduire à d'importantes mortalités du bétail par étouffement ».

Le problème est que beaucoup d'agriculteurs stockent une grande quantité, des centaines, parfois des milliers d'animaux, dans ces bâtiments à risque, et ne sont pas équipés pour prévenir les départs de feu. C'est ce que dénonce Émeline : « Des accidents, ça sous-entendrait que ce sont des choses qui arrivent ponctuellement et qui étaient inévitables, qu'on n'y peut rien, c'est la faute à pas de chance. Mais là, ce recensement prouve qu'on n'est plus sur des accidents. Ce sont des évènements qui sont prévisibles, évitables. Si tout le cheminement, les règles de sécurité sont respectées, […] on est sur des négligences. »

Une situation aggravée par la Loi Duplomb, qui projette de relever les seuils au-dessous desquels les élevages industriels peuvent s'installer ou s'agrandir sans faire l'objet d'une procédure d'autorisation environnementale ou sanitaire.

De rares pistes de fraudes à l'assurance

Parmi les départs de feu recensés par Émeline, ces incendies cachent parfois une raison obscure, même si elles seraient minoritaires. En cause, de rares incendies criminels isolés, et des fraudes à l'assurance faisant jouer des remboursements estimés à des centaines de milliers d'euros.

Lors de son travail de recensement, la lanceuse d'alerte a identifié un éleveur, victime quatre fois de suite d'un incendie en quelques années, la dernière fois en septembre 2025. Il aurait reculé dans un tas de paille, le pot d'échappement aurait mis feu au tas. Dix veaux et un chat ont péri. Le SDIS du département du Doubs confirme alors dans la presse qu'il s'agit de leur quatrième intervention sur cette exploitation.

Un autre, dans la Loire, a vu son exploitation brûler deux mois seulement avant de partir à la retraite. Deux mille lapins brûlés. Un élevage que le Gaec devait abandonner en fin d'année en raison du départ à la retraite de l'exploitant. Émeline évoque l'hypothèse d'une façon de récolter une somme d'argent considérable, en vendant un terrain et non une exploitation avec 2 000 animaux, plus difficile à revendre.

Ce ne sont que deux exemples sur les 458 incendies recensés, et Émeline ne peut rien avancer, ni prouver, elle en est consciente. Nous avons contacté deux grands groupes d'assurances agricoles pour obtenir leur retour sur le sujet, aucun n'a accepté de nous répondre.

Ces incendies sont-ils évitables ?

Nous avons donc tenté de contacter de nombreux agriculteurs, victimes de ces incendies. Après de nombreux refus, un seul a accepté de témoigner : Nicolas Hautot. Il gère à lui tout seul une exploitation de vaches laitières, avec 200 animaux. Il y a quelques mois, il a été victime d'un violent incendie : 500 m2 sont partis en fumée, 17 veaux ont péri. Le feu serait parti du tableau électrique de l'exploitation, défaillant.

Dans la nuit du 4 novembre, un violent incendie a brûlé une partie de la ferme de Nicolas Hautot à Angerville-l'Orcher en Seine-Maritime. Nous interrogeons donc Nicolas Hautot sur les contrôles concernant la sécurité incendie de son bâtiment, à hauts risques. Lors de sa visite annuelle, l'assureur avait seulement vérifié la présence d'extincteurs. Aucune mise aux normes n'a été effectuée suite à cette visite, ni aucune recommandation pour prévenir les départs de feu. Nicolas avait seulement acheté, de lui-même, des caméras de surveillance, non fonctionnelles le jour de l'incendie.

Et en effet, le capitaine Yohann Sauget du Sdis du Doubs nous confirme qu'aucun contrôle de sécurité incendie n'est effectué sur les exploitations. « Ce n'est pas comme les établissements recevant du public, où on a une commission de sécurité qui se rend dans les ERP et qui contrôle les dispositifs. Donc à part sur les feux, on va très rarement sur les exploitations agricoles. »

Nicolas Hautot avait déjà connu un incendie sur la ferme quand il avait 10 ans, et un de ses amis agriculteurs en a récemment été victime.

Une pétition pour agir

Pour appuyer son enquête de recensement, Émeline a mis en place une pétition disponible en ligne, qui présente une liste de treize mesures concrètes, adressée aux politiques publiques et au gouvernement, visant à réduire drastiquement le risque des incendies agricoles. Disponible sur mypetition.org, elle appelle à une responsabilité collective et à des mesures concrètes pour mettre fin à ces drames évitables.

À ce jour, et depuis le début de notre enquête en janvier 2026, 12 587 animaux ont de nouveau péri dans les flammes de leur bâtiment d'élevage.

Retrouvez l'enquête intégrale dans la vidéo en haut de cet article. « Planète C », c'est tous les lundis à 16 heures sur 20 Minutes TV. Une émission présentée par Lucie Franco, disponible sur le canal 32 de la TNT en Île-de-France et sur 20minutes.fr.