Requins équipés de capteurs : une révolution pour la climatologie ?
Requins capteurs : révolution climatologie ?

Et si les requins devenaient des alliés de la climatologie ? C’est la conclusion d’une étude publiée dans la revue scientifique npj Climate and Atmospheric Science, dirigée par Laura H. McDonnell, docteure en sciences marines à l’Université de Miami et à l’Institut océanographique de Woods Hole. Les auteurs montrent que des requins équipés de capteurs électroniques peuvent collecter des données océaniques capables d’améliorer les prévisions climatiques saisonnières.

Des observateurs uniques des zones océaniques complexes

Les océans sont très difficiles à observer en continu, surtout dans les zones les plus dynamiques comme les fronts océaniques, les tourbillons ou les marges du Gulf Stream. Les satellites voient surtout la surface et les flotteurs autonomes dérivent passivement. Les requins, eux, plongent profondément, parcourent des milliers de kilomètres et fréquentent précisément ces régions agitées que les modèles climatiques peinent à représenter.

« Les requins se déplacent déjà dans des zones océaniques difficiles à observer, souligne Laura H. McDonnell dans l’étude. Les données qu’ils recueillent peuvent combler d’importantes lacunes et améliorer nos prévisions sur l’état des océans. » Pour réaliser ces travaux, les scientifiques ont équipé 18 requins bleus (Prionace glauca) et un requin-taupe bleu (Isurus oxyrinchus) de balises satellites dans l’Atlantique Nord-Ouest, au large de Cap Cod, dans le Massachusetts. Ces balises enregistrent la profondeur et la température de l’eau à chaque plongée avant de transmettre les données par satellite.

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Des prédateurs transformés en stations météo mobiles

En quelques mois, les animaux ont fourni plus de 8 200 profils température-profondeur, et ce jusqu’à 2 000 m de profondeur. Les requins ont couvert environ 20 degrés de latitude et 40 degrés de longitude, explorant aussi bien les zones côtières que le large.

L’équipe a ensuite intégré une partie de ces données dans le modèle climatique CCSM4, utilisé notamment dans le système opérationnel nord-américain de prévisions saisonnières NMME de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). Les chercheurs ont comparé les prévisions classiques à celles enrichies par les données provenant des requins. Résultat : dans certaines régions, les erreurs de prévision de température de surface ont diminué de plus de 40 %. Les améliorations les plus nettes apparaissent dans les zones réputées les plus complexes à modéliser.

Selon l’étude, les données collectées par les requins ont notamment permis de mieux représenter des phénomènes océaniques de petite échelle, comme les fronts thermiques, les remontées d’eau froide ou les tourbillons, qui jouent un rôle crucial dans la circulation océanique et les écosystèmes marins.

Une première mondiale pour les modèles climatiques

« Il s’agit de la première étude à intégrer expérimentalement des données de capteurs embarqués sur des animaux dans un modèle climatique saisonnier et à quantifier leur impact sur les prévisions », écrivent les chercheurs dans leur article.

L’idée d’utiliser les données jusque-là récoltées pour étudier les déplacements des requins pour alimenter les modèles climatiques est née en 2018 d’une collaboration entre Neil Hammerschlag, spécialiste des requins, et le climatologue Ben Kirtman à l’University of Miami Rosenstiel School of Marine, Atmospheric, and Earth Science. « Les prédateurs marins comme les requins recherchent naturellement les zones océaniques dynamiques telles que les fronts et les tourbillons, souligne Ben Kirtman dans un communiqué. Ce sont précisément des zones où les modèles manquent souvent d’observations suffisantes. » L’étude insiste toutefois sur un point : ces animaux ne remplaceront pas les systèmes d’observation traditionnels comme les satellites ou les flotteurs Argo. Ils pourraient en revanche devenir des outils complémentaires précieux dans les régions difficiles à surveiller.

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Des implications bien au-delà de la recherche

L’enjeu dépasse largement la seule modélisation du climat. Les prévisions océaniques servent déjà à la gestion des pêches, aux opérations maritimes, au suivi des écosystèmes ou à l’anticipation des effets du changement climatique sur les communautés côtières.

Dans l’Atlantique Nord-Ouest, où les conditions océaniques évoluent rapidement, les erreurs de prévision restent importantes faute d’observations suffisamment fines. Les auteurs rappellent que même de petites améliorations peuvent avoir des conséquences concrètes. « Réduire l’incertitude aide les gens à planifier, que ce soit pour choisir leurs zones de pêche, gérer leurs ressources ou s’adapter à l’évolution des conditions », précise Camrin Braun, coauteur de l’étude.

Les chercheurs soulignent également que les bases de données de suivi animal existent déjà à grande échelle. De nombreux animaux marins, comme les phoques, éléphants de mer, oiseaux plongeurs ou requins, portent aujourd’hui des balises capables de collecter des informations océanographiques précieuses. Un immense réseau d’observation mobile pourrait donc déjà être en partie opérationnel.

À terme, les scientifiques envisagent même une intégration en temps réel de ces données biologiques dans les systèmes mondiaux de prévision océanique. Une perspective encore expérimentale, mais qui illustre une évolution plus large de la climatologie moderne : multiplier les sources de données pour mieux comprendre les océans et leurs rapides mutations.