Dans le Gard, la rivière Cèze abrite à nouveau un habitant que l’on croyait perdu : la loutre d’Europe (Lutra lutra). Ce mammifère semi-aquatique, discret et farouche, a réapparu au début des années 2000, de sa propre initiative, après avoir quasiment disparu du territoire. Pour Mélaine Lefront, fondatrice de l’association Échos des Lisières, ce retour est le fruit d’une longue patience : « Il aura fallu attendre vingt ans pour que l’on parvienne à revoir les loutres dans nos rivières. »
Un retour naturel après des décennies de persécution
La loutre d’Europe a longtemps été poursuivie sans relâche. Considérée comme une concurrente des pêcheurs, elle était chassée pour sa fourrure et pour réduire les populations de poissons. Au début du XXe siècle, une prime de cinq francs était même versée pour chaque animal tué. Il faut attendre 1972 pour que l’espèce ne soit plus chassable, puis 1981 pour qu’elle obtienne le statut d’espèce protégée en France.
Entre-temps, la loutre était devenue un symbole européen de la protection de la nature. Le Conseil de l’Europe l’a choisie comme emblème de la Convention de Berne de 1979, le premier traité européen consacré à la conservation de la vie sauvage et des habitats naturels. Ce cadre protecteur a permis à l’espèce de recoloniser progressivement les cours d’eau du Gard. Mélaine Lefront, âgée de 40 ans et titulaire d’un master d’anthropologie, a créé Échos des Lisières il y a quatre ans pour sensibiliser le public à cette biodiversité « à la fois discrète et près de nous ».
Une population encore fragile
Si la loutre est de retour sur les bords de la Cèze, elle n’a pas été réintroduite par l’homme. « Les personnes sont étonnées d’apprendre que des loutres habitent dans la Cèze justement parce qu’elles ont disparu pendant des décennies avant de revenir », explique la fondatrice de l’association. Le nombre exact d’individus reste difficile à déterminer, mais il est manifestement en augmentation. Il faut néanmoins « prendre cette bonne nouvelle avec des pincettes », prévient-elle.
La reproduction de l’espèce demeure en effet un défi. L’espérance de vie moyenne d’une loutre est de cinq ans. Chaque femelle donne naissance à environ 2,5 loutrons par portée, mais 70 % d’entre eux meurent avant l’âge de deux ans. Une mortalité juvénile très élevée qui limite la croissance de la population et rend chaque retour plus précieux.
Un maillon essentiel de l’écosystème de la Cèze
La loutre joue un rôle bien plus important qu’on ne l’imagine dans la rivière. Elle est d’abord une espèce parapluie : en occupant un territoire, elle favorise indirectement la présence d’autres espèces. Elle contribue également à réguler les populations d’écrevisses de Louisiane, une espèce invasive qui menace les écrevisses à pattes blanches. Ce rôle de régulation est précieux pour l’équilibre du milieu aquatique.
En revanche, sa présence ne doit pas être interprétée comme un signe de bonne qualité de l’eau. « Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas parce que l’on voit des loutres dans la Cèze que la Cèze a une eau de bonne qualité. La loutre supporte certains polluants. Néanmoins, on dit qu’elle est une espèce sentinelle car elle donne une tendance climatique sur le temps long qui n’est pas à négliger », précise Mélaine Lefront.
Des soirées pour apprendre à l’observer
Pour découvrir ce mammifère mystérieux, l’association Échos des Lisières organise des soirées découvertes à Montclus, comme celle du 12 mai dernier. Ces rendez-vous permettent d’apprendre à repérer les indices laissés par les loutres : empreintes de pattes bien identifiables, puisque c’est le seul mammifère semi-amphibien à posséder quatre pattes palmées, ou encore épreintes déposées sur des pierres visibles près de la rivière. Les participants apprennent aussi que la loutre change très régulièrement de « catiche », le nom donné à son terrier, ce qui complique son suivi.
L’observation demande de la patience. La loutre est très discrète, elle ne fait pas de bruit en entrant dans l’eau et ne crée aucun remous une fois immergée. Pour avoir une chance de la voir, il faut sortir tôt le matin ou tard le soir, quand elle s’aventure hors de sa cachette. Mélaine Lefront confie n’avoir vu l’animal qu’une seule fois, par hasard : « J’étais en train de regarder les castors avec mes enfants et une loutre est apparue et a fait sa toilette devant nous. C’était exceptionnel, une belle anecdote à raconter. La voir sans le vouloir était une superbe expérience. »
Des aménagements pour une cohabitation apaisée
La protection de la loutre ne s’arrête pas à un statut juridique. Des infrastructures, appelées « loutroducs », ont été conçues pour assurer la sécurité de l’espèce lors de ses déplacements à travers les ouvrages d’art. L’opération Havre de Paix pour la Loutre d’Europe, lancée en Bretagne, propose quant à elle aux propriétaires de parcelles riveraines de créer un espace de tranquillité, de repos et de reproduction pour l’animal.
Pour Mélaine Lefront, ce type d’initiative est à encourager : « La Cèze reste une rivière sauvage, avec des arbres, de la végétation et une terre noble, un territoire propice aux loutres. On doit donc trouver un équilibre entre les différents usages. » Une philosophie que l’association Échos des Lisières entend diffuser auprès du plus grand nombre, en rappelant que la loutre, longtemps persécutée, fait aujourd’hui partie du patrimoine naturel du Gard.



