Un soir de début octobre, quinze curieux ont gravi un sentier de la pinède du hameau de Liouc, dans la haute vallée du Var, pour tenter d'entendre le brame du cerf, ce chant rauque émis par les mâles en période de reproduction. Organisée par la Ligue de protection des oiseaux (LPO) en partenariat avec la Communauté de communes Alpes d’Azur, cette randonnée nocturne a réuni des familles et des retraités, inscrits depuis plus de quatre mois. Accompagnés par Jade Meric de Bellefon, garde animatrice de la Réserve naturelle des gorges de Daluis, et par Guy Maunier, maire de la commune, ils ont tendu l'oreille pendant une heure, entre deux vallons, sans succès : la forêt est restée muette.
Une réintroduction qui a porté ses fruits
Avant de tenter d'entendre les cerfs, le groupe a eu droit à une leçon d'histoire. « Rappelons que les troupeaux que nous allons entendre ne viennent pas, à l’origine, du Mercantour. Les cerfs avaient presque disparu de Provence après avoir été chassés pendant des siècles », a expliqué Guy Maunier, figure de la chasse maralpine et maire de Daluis. Il a participé à des programmes de réintroduction de grands ongulés entre les années 1990 et 2000, faisant suite à un travail entamé en 1954 avec le lâcher de deux mâles et deux femelles sur le Cheiron, au-dessus de Gréolières.
Dans la Bévéra, la Haute-Tinée et la Vésubie, seule une centaine d'individus ont été libérés après leur capture dans l'enclos de Chambord et la réserve nationale de la Petite Pierre (Bas-Rhin). Malgré ce petit nombre de fondateurs, la population a réussi à se maintenir, sans problème de consanguinité. Une étude génétique de 2014 a confirmé que l'actuelle population descend de ces quelques individus. « Une recolonisation rendue possible par le reboisement de nos massifs. Quand j’étais gamin, il n’y avait quasiment pas d’arbres, juste des pâturages et des champs. Pour limiter l’érosion, des forêts de pins sylvestres ont été plantées à partir des années 50. Les cerfs y ont trouvé refuge », a dépeint le septuagénaire. En 2024, 800 cerfs ont été recensés dans le Haut-Var.
Un rituel de reproduction exigeant
Jade Meric de Bellefon a expliqué pourquoi le mâle brame : « D’abord, pour se signaler aux femelles. Ensuite, pour dissuader les concurrents de s’approcher. » La voix donne des informations sur la taille et l’état physique, permettant de se jauger à distance et d’éviter des combats inutiles. La garde animatrice a poursuivi : « Ouvrir la gueule permet aussi aux capteurs de phéromones de retrouver la piste des femelles "en chaleur" pendant une période très courte, généralement environ 24 à 48 heures. Les ovulations ne se produisent que de septembre à octobre. »
Cette course contre la montre entraîne de lourds sacrifices. « Le cerf en rut ne mange et ne dort quasiment plus. Pour être sûr de se reproduire au bon moment, il surveille les hardes de biches et tente de repousser les autres mâles. Les combats, qui peuvent être d’une grande violence, se terminent par blessure ou épuisement », a relaté la biologiste. Elle a conclu : « C’est la sélection naturelle. À la fin de l’automne, un cerf peut avoir perdu jusqu’à 20 % de son poids. Les moins forts ne passent pas l’hiver. »
Des conseils pour observer sans déranger
Les cerfs sont aussi prédatés, plus par les hommes que par le loup. « Durant le brame, les meutes évitent d’attaquer. Les mâles sont agressifs à cause des pics de testostérone », a précisé l'écogarde. Pour éviter tout incident, elle a recommandé : « Si vous tombez nez à nez, faites de grands gestes et du bruit, ça les fait fuir. Pour éviter de les déranger, gardez vos distances, prenez des jumelles, restez silencieux, venez sans votre chien. »
Malgré ces conseils, la soirée s'est soldée par une déception pour le groupe, redescendu bredouille. Ils pourront retenter leur chance dans les secteurs d’Entraunes, du vallon de Roya, de Moulinet/Camp d’Argent ou dans la réserve des Monts d’Azur, à Andon. La nuit suivante, au col de Larmelle, la forêt fut peuplée de complaintes rauques jusqu’à l’aube, ponctuées du claquement des bois entrechoqués.
Une trêve pendant le brame
La LPO et la Fédération des chasseurs des Alpes-Maritimes collaborent pour le recensement des cerfs, lagopèdes ou tétras-lyres, malgré des divergences sur d'autres sujets comme la chasse au renard ou au blaireau. Pour le cerf, la chasse est suspendue du 23 septembre au 10 octobre 2026 pendant le brame, une mesure rare à l'échelle nationale, sauf dans huit communes où biches et jeunes restent chassables. Jusqu'au 10 janvier, 220 à 250 cerfs peuvent être tués dans la vallée du Haut-Var.