Le spectacle qui attend Eric Gautier et Xavier Guillot sur les bords de la Quarante, en amont de l’étang de Capestang, est désolant. Des centaines de poissons morts – carpes, anguilles, poissons-chats – sont échoués sur les berges, dévorés par les asticots, dans une odeur putride. « Ça continue sur un kilomètre », constate Eric, propriétaire d’une parcelle et président du Groupement d’intérêt commun (GIC), le visage las.
Quelques minutes plus loin, dans la roselière, cœur de l’étang, les deux hommes chaussent des cuissardes. L’eau est trop basse pour les barques, alors ils progressent à pied, croisant des cadavres d’oiseaux. Un ibis noir, espèce protégée, une aigrette à spatule, un canard colvert : Xavier pointe du doigt les oiseaux morts ramassés la veille. « On doit les évacuer pour éviter que les autres oiseaux ne mangent les asticots et contractent la toxine à leur tour », explique Eric.
Une épidémie récurrente liée au manque d’eau
Le botulisme, provoqué par une bactérie qui se développe dans les eaux chaudes et pauvres en oxygène, paralyse progressivement les animaux : d’abord les pattes, puis les ailes, le cou, jusqu’à la noyade, avant de tétaniser les muscles respiratoires. L’étang de Capestang, zone Natura 2000 classée depuis 2006, est particulièrement vulnérable en période d’étiage. « La région compte peu d’étangs d’eau douce comme celui-ci, et ils sont particulièrement accueillants pour la faune », souligne Pierre Maigre, président de la LPO Occitanie.
Depuis le début de l’épidémie, environ 1 000 volatiles ont été évacués des rives. Eric Gautier, qui participe au ramassage quotidien, s’emporte : « Je suis traumatisé, j’en ai ras le bol. À ce rythme, d’ici septembre, 3 000 ou 4 000 oiseaux auront trouvé la mort ici. »
Une gestion complexe entre propriétaires et collectivités
Face à l’urgence, la solution du ramassage des cadavres fait consensus. Mais pour traiter la cause, rien n’est simple. L’étang appartient à 85 % à des propriétaires privés, les décisions relevant notamment de l’association syndicale autorisée de l’assèchement (ASA). Administrativement, l’étang dépend du bassin versant de l’Aude, et c’est le comité de gestion de l’eau de ce département qui doit valider tout apport en eau. Or, le 23 juillet, il a refusé la demande. « Nous avons souhaité y participer mais avons reçu une fin de non-recevoir », déplore Marie-Pierre Pons, présidente de la communauté de communes Sud Hérault.
Le propriétaire Eric Gautier regrette ce refus : il estime qu’un approvisionnement par le canal du Midi, en provenance de l’Aude, permettrait de renouveler le milieu aquatique. Mais les avis divergent. Pierre Maigre, lui, doute que l’apport d’eau suffise à éradiquer la toxine. L’élue Marie-Pierre Pons rappelle que, « avec les chaleurs actuelles, cela nécessiterait un apport en eau quasi hebdomadaire, 50 000 m3 à chaque fois, pour un résultat incertain et en période de disette ».
Des usages opposés et un climat qui change
« Le vrai sujet de cet étang, c’est le conflit d’usages antagoniques : les agriculteurs, les chasseurs, la biodiversité », résume Jacques Lucbéreilh, sous-préfet de Béziers. Certains acteurs plaident pour un assèchement provisoire de l’étang afin de laisser la toxine disparaître et de permettre la reminéralisation des sols. D’autres, comme les chasseurs, réclament un maintien de l’eau. La décision revient aux propriétaires, qui ont d’ailleurs opté, au printemps, pour un assec à la demande des agriculteurs.
Pour le sous-préfet, cet épisode illustre « l’ampleur et l’accélération du changement climatique en quelques années ». Depuis quatre ans, le niveau d’eau est déficitaire chaque été et le botulisme frappe de nouveau. Une fois la saison terminée, les acteurs devront se demander ce qu’ils veulent faire de l’étang.
Un signal à l’échelle du bassin versant
La géographe Frédérique Blot, spécialiste des relations entre société et environnement, invite à changer d’angle. « Prendre l’étang de manière isolée n’a pas vraiment de sens, explique-t-elle. Il faut l’envisager avec l’ensemble du bassin versant de l’Aude dont il fait partie. C’est comme des poupées russes. » Selon elle, la méthode castor – de petits barrages qui retiennent l’eau et la diffusent lentement – pourrait être une piste. Mais cela suppose de repenser un système actuel « complètement obsolète » face au réchauffement, fait de drainage, de remembrement et d’artificialisation des sols. « Il faut recréer des méandres, rendre plus autonome la nature, retenir l’eau autrement qu’avec des barrages », conclut-elle.
L’étang abrite également une des colonies de flamants roses les plus importantes de la région, rappelant que l’enjeu dépasse la seule survie des espèces concernées. La crise du botulisme agit comme un révélateur : la gestion de l’eau ne peut plus se faire à l’échelle d’un seul étang, mais à celle d’un territoire entier.



