Journaliste et essayiste, ancien grand reporter spécialiste de l’Afrique, Vincent Hugeux signe aux éditions Perrin Les Fers et le Fouet : une histoire raisonnée de l’esclavage. Un ouvrage aussi passionnant que rigoureusement documenté, qui embrasse l’ensemble des traites transatlantique, transsaharienne, arabo-musulmane et intra-africaine, sans hiérarchie. Universaliste impénitent, il plaide pour un refus des raccourcis essentialistes, d’où qu’ils viennent.
Pourquoi l’histoire raisonnée de l’esclavage est-elle si difficile ?
Interrogé par Le Point à l’occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite et de l’esclavage le 10 mai, Vincent Hugeux explique : « J’entends par raison non pas la raison raisonneuse qui donne des leçons, mais plutôt le parti pris qui consiste à n’en avoir aucun, et à tenter d’appliquer à un enjeu passionnel une démarche rationnelle. » Selon lui, l’histoire et la mémoire des esclavages sont propices aux anathèmes, aux raccourcis essentialistes et au révisionnisme. Il déplore que certains activistes lui dénient le droit d’écrire sur le sujet en raison de sa couleur de peau, ce qu’il considère comme le cœur du problème.
Une inflexion récente
Hugeux observe un changement depuis une quinzaine d’années, une préoccupation partagée par ses amis universitaires africains. Il se définit comme un « universaliste impénitent mais pas un universalisme de surplomb », reprenant la formule du grand anthropologue sénégalais Souleymane Bachir Diagne. Il cite une formule en créole haïtien : « Tout l’homme est un homme. »
La résolution de l’ONU et la hiérarchie des abjections
Le 25 mars dernier, l’ONU a adopté une résolution présentée par le Ghana reconnaissant l’esclavage transatlantique comme « cause sous-jacente majeure » des racismes actuels, sans mentionner l’esclavage arabo-musulman. Hugeux critique l’instauration d’une hiérarchie des abjections : « Qu’est-ce qui permet de dire qu’il s’agit du pire crime contre l’humanité de l’Histoire ? » Il souligne le caractère sélectif de cette condamnation et la dissymétrie entre le traitement de la traite transatlantique et celui des autres esclavages. Il note que certains dirigeants africains ont contribué à ce silence par souci de ménager leurs partenaires arabes.
Des chiffres éloquents
En moins de quatre siècles, 12 à 13 millions d’Africains ont été raflés et déportés. Sur plus d’un millénaire, on estime à 9 à 12 millions le nombre de ceux jetés sur les routes de la traite transsaharienne. Hugeux insiste sur la nécessité de comparer ce qui est comparable.
Le rôle des Africains dans la traite
Contrairement à certaines idées reçues, Hugeux affirme qu’il n’y a pas d’occultation du rôle des Africains dans la traite transatlantique. Il cite la thèse monumentale du chercheur ivoirien Harris Memel-Fotê sur les pratiques esclavagistes dans les communautés lagunaires de Côte d’Ivoire. Il dénonce la mauvaise foi de certains médias qui mettent en avant ce postulat d’occultation par idéologie.
Les monothéismes et la justification de l’esclavage
Hugeux examine le rôle des trois monothéismes : le christianisme a offert un socle doctrinal solide à la machine esclavagiste, avec des bulles pontificales sidérantes, mais il nuance en rappelant l’existence d’esprits éclairés comme l’abbé Grégoire ou le cardinal Lavigerie. Le Coran et la tradition musulmane ont également fourni des justifications, tandis que le judaïsme y fait référence de manière moins insistante, en lien avec le traumatisme de la fuite d’Égypte.
Révoltes et résistances des esclaves
Hugeux souligne l’apport de l’historiographie moderne qui a mis en lumière la notion d’« agentivité ». La littérature et le cinéma occidentaux ont longtemps dépeint l’esclave comme résigné, mais c’est un fantasme. L’historien britannique David Richardson a conclu qu’une traversée transatlantique sur dix a été affectée par une tentative de mutinerie. Les formes de révolte incluaient le suicide collectif, la grève, l’attaque des colons et le marronage, notamment en Haïti.
L’esclavage, moteur de la révolution industrielle ?
Hugeux reconnaît que l’entreprise esclavagiste a contribué à la richesse de pays comme la France, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal ou les Pays-Bas. Il cite une gravure représentant une femme esclave avec ses enfants dans une plantation de canne à sucre, avec la légende : « Vos douceurs sont mouillées de nos larmes. » Cependant, il relativise le lien mécanique : l’Espagne et le Portugal, pionniers, n’ont pas connu l’essor industriel du Royaume-Uni. Il rejette l’idée que tous les maux de Haïti ou du Bénin soient exclusivement causés par l’esclavage.
L’esclavage moderne
Hugeux conclut que l’esclavage n’a pas vraiment été aboli. Il évoque les usines à cyberfraude aux confins de la Birmanie, de la Thaïlande et de la Chine, l’asservissement sexuel par l’État islamique, et les baby-sitters privées de passeport. Selon une ONG australienne, 50 millions d’êtres humains seraient aujourd’hui réduits en servitude. « L’histoire des esclavages n’est pas une histoire close », affirme-t-il.



