La France diplômait hier une élite, elle diplôme aujourd'hui une génération entière. Plus d'un jeune sur deux parmi les 25-34 ans est issu de l'enseignement supérieur, contre un sur cinq en 1975. Cette montée en gamme, loin d'être anecdotique, a changé les règles du jeu. Elle alimente ce que l'économiste américain Bryan Caplan décrit comme un « dilemme du prisonnier » collectif. L'idée est simple : à l'époque où faire des études était réservé à une élite, une licence – ou plutôt un Deug – suffisait à se distinguer. Puis l'université s'est démocratisée, et le master est devenu le nouveau minimum. Et ainsi de suite, entraînant la jeune génération dans un cycle infernal du diplôme, toujours en quête d'un cran de distinction supplémentaire sur un marché du travail saturé dans certains secteurs.
Un objectif dépassé mais des conséquences inattendues
En 1985, le ministre PS de l'Éducation nationale formulait un rêve : « Amener 80 % d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat. » Objectif dépassé : depuis 2012, le taux de jeunes qui ont non seulement atteint la terminale, comme l'espérait Jean-Pierre Chevènement, mais obtenu le bac varie entre 78 et 88 %. On pourrait s'en réjouir, sauf que l'équation s'est grippée. « Ce discours tenu dans les années 1980, fondé sur les “théories du capital humain”, consistait à dire que plus une société a un niveau moyen d'études élevé, plus la qualité de vie et les gains de productivité vont s'améliorer », explique le politologue Pierre Mathiot, qui a inspiré les réformes du lycée et du baccalauréat en 2021. Sauf que, selon lui, « la question du lien entre formation et emploi ne s'est pas assez posée ».
La grande raison structurelle du déclassement
Conséquence directe : un décalage entre les diplômes délivrés et les postes disponibles. En 2024, l'Insee faisait remarquer à cet égard que beaucoup « se jugent trop diplômés par rapport à leur emploi : 44 % déclarent que leur spécialité de formation est peu ou pas du tout adaptée ». « C'est mécanique, résume Marie Duru-Bellat, sociologue spécialiste des questions d'éducation. C'est la grande raison structurelle du sentiment de déclassement d'une partie de la jeunesse. On a créé beaucoup de diplômés, mais l'évolution du marché du travail a été plus lente. » Sur le terrain, la confrontation est parfois brutale. Les diplômés de sciences humaines et sociales sont parmi les plus exposés : le taux de chômage y tourne autour de 6 à 7 % dix-huit mois après l'obtention d'un master, selon le ministère de l'Enseignement supérieur. Un des plus hauts taux à ce niveau d'études. Derrière ces chiffres, un constat que l'Institut Montaigne dressait dans « Les jeunes et le travail : aspirations et désillusions des 16-30 ans » : « Cette désillusion touche davantage les plus diplômés et les formations universitaires généralistes (lettres, sciences humaines et sociales) que les jeunes issus de formations professionnelles. » L'orientation joue ici un rôle décisif et durable : le taux d'insatisfaction passe de 18 % chez les étudiants à 30 % chez les jeunes actifs avancés (25-30 ans).
Des attentes déçues malgré un marché du travail résilient
La déception ne tient pas seulement à l'accès à l'emploi mais aux attentes nourries pendant les études. « Le bac +5 continue d'être un rempart efficace au chômage. La plupart des diplômés finissent par trouver un travail. Mais, le problème, c'est qu'il n'est souvent pas à la hauteur de leur espérance en termes de salaire ou de conditions de travail », affirme Pierre Mathiot. La société n'accorde pas toujours à ces étudiants le statut auquel ils pensent prétendre au regard du temps et de l'argent investis dans leur parcours.
Des progrès majeurs recensés
Faut-il pour autant céder au catastrophisme ? « Il ne faut pas faire de misérabilisme, prévient Marie Duru-Bellat, qui refuse l'idée d'une “génération sacrifiée”. La condition étudiante s'est quand même largement améliorée et, en sortie d'études, les jeunes, en prenant en compte l'inflation, gagnent plus qu'il y a vingt-cinq ans. » Une note du haut-commissariat au Plan va dans le même sens : elle recense des progrès majeurs dont les jeunes générations profitent souvent sans s'en rendre compte – baisse du temps de travail, hausse du temps libre, division par deux de l'écart salarial entre hommes et femmes depuis le début des années 1980.
Reste que les embouteillages sont réels dans certaines filières quand, dans d'autres, des places demeurent vacantes. « Je crois que collectivement on ne tient pas un discours de vérité aux élèves. On devrait plus franchement dire à ceux qui souhaitent partir dans des formations de sciences humaines, de langues étrangères ou dans la culture qu'ils peuvent y aller s'ils le veulent, mais qu'ils doivent savoir précisément quels sont les débouchés, les rémunérations, etc. On ne le fait pas suffisamment », regrette Pierre Mathiot.
Des filières en tension et des représentations à changer
L'an dernier, sur la plateforme Mon master, sorte de Parcoursup des futurs bac +5, « psychologie du développement » comptait en moyenne 31 candidats pour une place, « droits de l'homme et justice internationale », 21, « patrimoine et médiation », 20. À l'inverse, des secteurs porteurs restent en sous-tension et peinent à recruter.
C'est le cas des métiers du BTP, de l'industrie et de la maintenance, où les besoins restent criants. L'Institut Montaigne note par ailleurs que le degré d'insatisfaction est très bas chez les diplômés de la filière sciences. Paradoxalement, les maths, la physique, la chimie… attirent moins que les lettres, sciences humaines et sociales (74 000 contre 100 000 inscrits à l'université en 2023).
Le problème tient autant aux représentations sociales qu'à l'architecture des formations. « Notre système éducatif repose sur la survalorisation des cultures intellectuelles. Les professions manuelles et celles qui touchent à la production industrielle sont dévalorisées. En Allemagne ou en Suisse, un enfant d'un milieu aisé pourra plus facilement dire à ses parents à la fin du lycée : “Je pars dans un cursus professionnel.” En France, dans ces mêmes milieux, s'ils apprennent cela, ils vont voir le psy », ironise Pierre Mathiot.
Obsolescence importante des compétences
À cela s'ajoute l'accélération technologique, qui bouleverse la donne. À l'heure de l'intelligence artificielle, selon l'OCDE, la durée de vie moyenne d'une compétence technique n'est plus que de deux ans aujourd'hui, contre trente ans en 1987. Cette inquiétude est ancienne. En 1944, l'économiste Joseph Schumpeter redoutait déjà la « multiplication » de diplômés « psychologiquement inemployables dans des occupations manuelles sans être devenus pour autant employables dans les professions libérales ». « Les formations techniques font face à un problème d'obsolescence importante. Il faudrait, comme les Anglo-Saxons, miser plus sur les formations “on the job”, c'est-à-dire en entreprise, plutôt qu'en école », suggère Marie Duru-Bellat.
Au-delà des trajectoires individuelles, l'enjeu est collectif. La répétition des petites frustrations de ces intellos précaires pourrait nourrir ce que le philosophe Nietzsche appelait le « ressentiment », cette réaction affective durable née de l'impuissance à agir. Entre diplôme et premier contrat, trop de jeunes ont le sentiment de jouer une partie dont on leur a mal expliqué les règles – et dont les règles changent en cours de jeu.



