En France, 100.000 à 200.000 personnes auraient eu recours au chemsex en 2021, selon le rapport national paru l'année suivante. Cette pratique consiste à prendre des drogues dans un contexte sexuel, pour prolonger les rapports, lever les inhibitions ou intensifier le plaisir. Si une consommation occasionnelle n'est pas systématiquement problématique, elle peut mener à l'addiction, l'isolement, la dépression, la paranoïa, voire l'arrêt cardiaque. Le chemin vers le rétablissement est long, mais il existe.
Un électrochoc pour Mathieu
Pour Mathieu, il y a eu un avant et un après ce jour d'avril 2025. « Des collègues m'ont retrouvé nu et inconscient dans mon bureau, témoigne le quadragénaire, salarié d'une entreprise immobilière. Ça a été un électrochoc. » Ce Parisien pratiquait le chemsex tous les week-ends et il lui arrivait de consommer de la 3-MMC, une drogue de synthèse, sur son lieu de travail.
À l'occasion d'un groupe de parole dans les locaux du centre de santé sexuelle du Spot, à Paris, 20 Minutes a rencontré des chemsexeurs qui témoignent de leur parcours pour sortir de cette spirale.
Des reconsommations fréquentes
Damien a été dépendant au sexe sous substance pendant près de dix ans. Après avoir perdu son poste de directeur commercial, eu des problèmes de santé, et avoir raté le mariage d'amis dont il était témoin, il se décide, un jour de 2020, à pousser la porte du Spot. Ce centre communautaire parisien de santé sexuelle organise des groupes de parole. « Je me suis dit : "Ils sont mignons avec leurs histoires mais moi je n'y arriverai pas." » Malgré son scepticisme, il y retourne toutes les semaines.
« Arrêter, c'est arrêter, réarrêter et réarrêter encore », résume ce grand gaillard aux yeux clairs. Les reconsommations peuvent être fréquentes mais permettent souvent d'identifier ce qui a déclenché la reprise et d'adapter son comportement. « J'ai traversé les mêmes phases que dans le deuil : du déni jusqu'à l'acceptation », raconte-t-il, trois ans après avoir arrêté et désormais co-animateur des groupes de parole du Spot.
Couper certaines stimulations
Certains partenaires, lieux, pratiques sexuelles ou applications de rencontres peuvent déclencher des envies de consommer. Les personnes souhaitant arrêter choisissent parfois de couper ces stimulations. « Sur mon profil Grindr, j'ai marqué en majuscule PAS DE CHEMSEX, se félicite Patrick, qui n'a pas consommé depuis six mois. Dès que je rencontre quelqu'un, je lui demande s'il en prend, et si oui, ça dégage. » Damien a, lui, dû renoncer à certaines pratiques sexuelles. « Cela fait trois ans que je ne consomme plus mais je sais que le BDSM est trigger [déclencheur d'une envie de consommer] pour moi donc je n'en fais plus. »
À leur côté, Raphaël, qui a arrêté le chemsex il y a un an, n'a plus beaucoup de rapports sexuels. L'antidépresseur lui a fait perdre sa libido. « C'est une vie beaucoup plus calme et facile mais j'ai l'impression d'avoir sacrifié quelque chose qui était très important pour moi », se désole-t-il.
Un manque physique et des racines psychologiques
Si les déclencheurs sont souvent environnementaux, la dépendance peut aussi être physique. « J'ai toujours cette envie d'arrêter mais le manque physique est toujours plus fort », déplore Louis, sexagénaire qui a commencé le chemsex après une rupture sentimentale il y a huit ans. Un suivi dans un centre d'addictologie spécialisé, comme les Csapa, s'avère souvent nécessaire.
Une thérapie avec un psychologue peut aider à comprendre les raisons de sa consommation. « Ces usages sont souvent liés à des racines comme des traumatismes, des violences sexuelles, de l'anxiété ou une dépression », explique Lola, accompagnatrice communautaire en santé à Aides et au Spot. Jim, qui n'a plus consommé depuis trois ans, n'a pas fait de thérapie mais a dévoré des livres de psychologie. « Quand on subit quelque chose, on le met sous le tapis, mais à force d'accumuler, on finit par trébucher sur le tapis, témoigne le trentenaire. Au bout d'un moment, j'ai commencé à dépoussiérer et ça m'a permis de mieux me comprendre. »
« Je me sentais moins seul »
Les « pairs aidants » ont aussi aidé Jim à sortir la tête de l'eau. Damien, co-animateur des groupes de parole du Spot, en fait partie. « Je pouvais m'identifier à lui dans le futur », assure le jeune homme. Ces réunions ont aussi joué pour Damien : « Personnellement ça m'a aidé d'entendre les récits des autres. Je me sentais moins seul et ça me permettait de sortir de la honte. » D'autres groupes de parole existent, comme ceux des Narcotiques anonymes.
Pour Jim, la vie professionnelle a aussi été fondamentale. À force d'être en retard ou de manquer des jours, il a eu plusieurs avertissements et convocations. Mais la structure culturelle dans laquelle il travaille, habituée aux salariés dépendants à des substances, donne six mois de congé à ceux qui acceptent de faire une cure. « Mon chef a longtemps été addict à l'alcool et à ses côtés, j'ai trouvé un allié. Avec les personnes concernées et les RH, on a formé une sorte d'équipe et ça a alimenté l'espoir de pouvoir m'en sortir. »
Retrouver goût à la vie avec « des choses simples »
L'entourage amical et familial joue aussi un rôle essentiel. « J'ai eu la chance d'avoir des parents qui m'ont aidé, reconnaît Jim. Je pouvais les appeler à n'importe quelle heure. Ils m'écoutaient et me donnaient des conseils. Ils ont eux-mêmes appelé des addictologues pour mieux comprendre. »
Mathieu, qui a trouvé un autre poste dans l'immobilier, a aussi retrouvé « le goût à la vie ». « J'ai arrêté depuis deux mois et je profite avec des choses authentiques, comme des brunchs entre amis, des sorties au cinéma, des choses simples. C'est la vie et c'est tellement agréable. Et puis, maintenant, je suis en forme le lundi ! »
Des ressources existent pour aider : une ligne d'écoute WhatsApp chemsex au 07 62 93 22 29, la page Facebook « info chemsex by Aides » et une autoévaluation sur chemtest. Les prénoms des témoins ont été modifiés.



