À Paris, le centre de santé sexuelle Le Spot, porté par l'association Aides, propose des groupes de parole hebdomadaires pour les personnes addictes au chemsex, une pratique consistant à consommer des drogues avant ou pendant les rapports sexuels. Une dizaine de participants, âgés de 24 à 63 ans, s'y retrouvent chaque jeudi soir, dans le 2e arrondissement, pour partager leur vécu et trouver des stratégies pour arrêter ou espacer leur consommation.
Un tour de table pour briser l'isolement
Lors de la séance, chacun se présente et exprime son état du moment. Maël, le plus jeune du groupe, confie : « Ça fait deux jours que je n’ai pas consommé et je me sens un peu fragile mais je tiens le coup ». Il a tenu trois mois avant de craquer, il y a une semaine. « Je me sentais invincible mais je me rends compte que c’est très relatif », admet-il.
Louis, 63 ans, pratique le chemsex depuis sept ans et commence à perdre espoir. « Je n’arrive pas à tenir plus d’une semaine, se désole-t-il. J’ai beaucoup moins de motivation pour arrêter qu’il y a quelques mois et je commence à minimiser les risques. C’est pour ça que je reviens. » En revanche, Mathieu se réjouit : « Je vais très bien en ce moment et je n’ai pas fait de faux-pas depuis la Pride il y a deux mois ». Jim, qui entame sa « troisième année où tout va bien », encourage les autres : « On peut y arriver petit à petit mais ça demande de se faire confiance et d’avoir un bon environnement. »
Des règles pour éviter les déclencheurs
Lola, co-animatrice et accompagnatrice communautaire en santé à Aides, rappelle les règles du groupe : « On ne nomme ni les produits, ni les modes de consommation car ça peut être un trigger [un déclencheur d’une envie de consommer]. » Le mot « rechute » est banni, on lui préfère « faux-pas » ou « reconsommation ». Le cadre est clair : ne pas juger, ne pas couper la parole, ne pas draguer ni inciter à consommer, et faire preuve de solidarité.
Patrick, un sexagénaire qui n’a pas consommé depuis six mois, exprime son appréhension avant un voyage à Berlin pour le Folsom, un festival dédié au fétichisme et au BDSM. « Je n’ai jamais été à ce type de soirée et j’avais envie de le faire une fois dans ma vie mais j’ai super peur de craquer », confie-t-il. Les autres membres lui répondent par des conseils concrets.
Des stratégies variées pour tenir
Thomas, qui a réussi à tenir lors d’un voyage à Manchester, préconise de « poser le cadre dès le début, sinon, on tombe ». Pablo, nouveau venu, suggère de programmer son lendemain, par exemple en payant un musée, pour s’obliger à être en forme. Louis, lui, organise des dîners avec d’autres personnes : « Je me sens vraiment obligé de m’y tenir. » Marc essaie plutôt « d’évacuer la prise de risque » car « ça demande une force énorme de dire non ». Lola, formée à l’addictologie, rappelle que « cela dépend aussi beaucoup de l’état de vulnérabilité du moment ».
Les questions reviennent souvent : comment résister aux tentations des grosses soirées, comment éviter les chemsexeurs sur les applications de rencontres, ou encore faut-il passer par une abstinence sexuelle pour arrêter. « Chacun apporte son expérience de vie et donne les outils qui l’ont aidé au rétablissement, à l’abstinence ou au break », souligne Lola, qui propose aussi des suivis individuels au Spot.
Une entraide qui dépasse les réunions
L’ambiance est détendue et bienveillante, propice aux confidences. Mathieu explique que cela l’aide à tenir : « On a une conversation WhatsApp sur laquelle on écrit quand on a un coup de mou, dit-il en souriant. On se surnomme les frères d’armes entre nous. » Jean-Christophe, co-animateur et « ancien chemsexeur de haut niveau » arrivé à l’association il y a six ans, affirme : « Ce groupe m’a sauvé la vie. »
En fin de séance, le dernier tour de table montre l’impact de la réunion. Pablo témoigne : « Ça m’a fait du bien de partager ça avec vous. » Patrick, qui a renfilé ses chaussures, se sent « moins dans le brouillard » : « Merci de vos retours qui m’ont beaucoup aidé, assure-t-il. Je repars plus fort. » Louis, sans le vouloir, fait rire toute la bande : « Je me sens mieux qu’en début de soirée. Il faut que je me remette sur les… rails. » Éclat de rire général. (Tous les prénoms ont été modifiés.)



