Art-cation : voyager pour une œuvre, une tendance qui séduit
Art-cation : voyager pour une œuvre, une tendance qui séduit

Voyager pour voir une œuvre d'art, une exposition ou une foire : c'est ce que l'on appelle désormais l'« art-cation », contraction d'« art » et de « vacation ». Cette pratique, qui existe depuis le XVIIIe siècle, connaît un regain d'intérêt, comme en témoignent les chiffres d'Airbnb à l'approche d'Art Basel Paris. Selon la plateforme, les recherches de logements pour des arrivées dans la capitale du 23 au 25 octobre progressent de 8,5 % par rapport aux dates de l'édition 2025.

Des voyageurs de plus en plus motivés par l'art

Juliette, professionnelle de la communication de 29 ans, est déjà allée quatre fois à Rome. Pourtant, en juillet 2025, elle a décidé d'y retourner pour une raison bien précise : voir l'exposition consacrée au Caravage au palais Barberini. « Je “chasse” un peu les Caravage dans toutes les destinations que je fais, avec l'objectif de les avoir tous vus un jour », raconte-t-elle. Le reste de son voyage « a consisté à errer dans la ville sans but ». Si elle part parfois seule, c'est pour rester « 45 minutes » devant un tableau sans suivre le programme d'un autre.

Cette tendance ne passe pas inaperçue auprès des acteurs du tourisme. Airbnb espère profiter de cet appétit pour l'art. Selon la plateforme, trois nationalités sont particulièrement intéressées par les séjours parisiens à cette période : les Américains, les Britanniques et les Allemands. « Nous observons que certains grands rendez-vous culturels deviennent de véritables déclencheurs de voyage », explique Clément Eulry, directeur France et Benelux d'Airbnb.

Une pratique ancienne, un nouveau nom

Cécile Doustaly, enseignante-chercheuse à Cergy Paris Université, spécialiste du tourisme culturel, rappelle qu'au XVIIIe siècle, le « Grand Tour » des élites européennes passait déjà par l'art. Mais, selon la chercheuse, ces séjours se sont ouverts à une partie des classes moyennes supérieures, attirées par des voyages plus courts, souvent en Europe, « avec plus de sens, plus de contenu ». Week-ends prolongés et télétravail facilitent également les départs.

Pour Juliette, ces rassemblements d'œuvres habituellement dispersées sont des occasions « once in a lifetime ». « La prochaine exposition n'aura peut-être lieu que dans 25 ans, voire plus jamais », avance-t-elle. Cécile Doustaly parle d'une « logique événementielle » : contrairement à une collection permanente, qu'on se promet toujours de découvrir plus tard, une exposition temporaire impose une échéance.

Hermine, 31 ans, galeriste, a ainsi organisé un week-end à Montpellier avec une amie pour découvrir une exposition photographique au Pavillon Populaire. « On savait qu'elle ne passerait pas à Paris, qu'on n'aurait pas de sitôt l'occasion de voir ces tirages. » Sur place, les deux amies passent « trois heures dans le musée à s'extasier ». La Parisienne a aussi organisé des vacances à Nantes et à Bayonne spécifiquement pour découvrir des parcours artistiques et musées.

Voyager pour l'art, mais aussi pour les rencontres

Pour Cécile Doustaly, le phénomène ne se réduit pas aux œuvres. Les foires d'art font aussi converger des amateurs autour d'une passion commune. Lorsque l'on partage un intérêt pour un artiste, « c'est plus facile de faire des connaissances ». « On se sent faire partie d'une sorte de communauté. » Les réseaux sociaux amplifient le phénomène en donnant davantage de visibilité aux artistes, en incitant à découvrir de nouveaux événements et en permettant aux organisateurs d'identifier des publics moins représentés jusqu'ici.

Mais la chercheuse insiste sur une distinction : « Il ne faut pas non plus mélanger grandes manifestations artistiques publiques et privées. » Une exposition dans un musée public et une foire comme Art Basel ne poursuivent pas les mêmes objectifs. La seconde relève avant tout du marché de l'art, cherche à attirer collectionneurs et acheteurs, tout en s'ouvrant à un public plus large. Des moments exclusifs continuent de coexister avec des manifestations accessibles au plus grand nombre.

Et l'argent reste un filtre. Si Juliette consacre à ses escapades le budget d'un week-end ordinaire, la possibilité de voyager pour une exposition dépend des moyens et des habitudes culturelles de chacun. Le tourisme culturel représente près de 15 milliards d'euros de retombées économiques en France, selon Atout France. Dans une enquête menée en mars 2026 dans dix marchés européens, 16 % des répondants disaient privilégier un « séjour culture et patrimoine », met en avant la Commission européenne du tourisme.

Art Basel, une foire qui se vit aussi hors du Grand Palais

En 2026, Art Basel Paris déploie un programme gratuit dans neuf sites de la capitale : sculptures de Tracey Emin sur le parvis des Droits-de-l'Homme, « LOVE Wall » de Robert Indiana place Clemenceau, projet d'Alice Diop au palais d'Iéna… Autant de propositions hors les murs pour toucher aussi des visiteurs qui ne franchiront pas les portes de la foire.

Les marques s'invitent également dans cette dynamique. Airbnb propose des expériences avec des artistes, dont un atelier avec le peintre Szabolcs Bozó. Le Royal Monceau - Raffles Paris devient hôtel partenaire et met en avant sa galerie et son service d'« art concierge ». Le PSG s'associe à l'artiste Nadjib Ben Ali. Son œuvre « Et on dansera » s'affiche dans le métro et inspire un maillot d'échauffement conçu pour le match contre Barcelone du 20 octobre.

Ces initiatives dessinent « une sorte de constellation » autour de la foire, analyse Cécile Doustaly : « Il y a le lieu de l'événement qui est le lieu central, le pôle autour duquel vont rayonner des lieux d'habitation et de sociabilité. » Une dimension moins présente dans les musées publics, où la visite d'une exposition ne débouche pas forcément sur des rencontres. Pour la chercheuse, développer cette sociabilité pourrait constituer une nouvelle piste pour les institutions culturelles.