Dans les années 1920, la Côte d'Azur s'enflamme. Alors que les années folles battent leur plein, le foncier du cap d'Antibes devient de l'or pur. Deux hommes d'affaires, Léon Berthomieu et Aimé Bourreau, débarquent avec une méthode redoutable : acheter d'immenses terrains à crédit sans sortir un centime, y amener l'eau et l'électricité, puis revendre les lots au prix fort. Un véritable effet de levier financier qui a transformé la presqu'île et attiré industriels, banquiers et dentistes en quête de villas de rêve.
Une méthode spéculative d'une simplicité redoutable
Léon Berthomieu et Aimé Bourreau ont disséqué chaque mètre carré du cap d'Antibes. Nathalie Aguado, auteure de « Cap d'Antibes, les artisans du rêve », a mené une véritable enquête d'archiviste pour retracer leur parcours. « Rien n'était centralisé. J'ai dû éplucher des centaines de registres », confie-t-elle. À eux deux, ces hommes ont découpé des centaines de parcelles sur la presqu'île.
Leur méthode est d'une simplicité redoutable : acheter de vastes terrains à crédit, y apporter les commodités (eau, électricité), puis revendre les lots avec une forte plus-value. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. « En 1923, Berthomieu réalise 13 achats pour 20 ventes. En 1925, il monte à 11 achats et 38 ventes ! Il achetait une parcelle pour 180 000 francs payables à terme. Quinze jours plus tard, il en revendait un simple morceau pour 50 000 francs. L'argent travaillait tout seul », détaille Nathalie Aguado.
Le parc Saramartel, chef-d'œuvre de la spéculation
Le chef-d'œuvre de Berthomieu est le parc Saramartel, près de 10 hectares découpés au millimètre pour les industriels, dentistes et banquiers de passage. Au milieu de cette frénésie spéculative, l'homme se garde une pépite invisible : la villa Margot (aujourd'hui Douce Brise), un bijou art déco niché dans les pins.
De son côté, Aimé Bourreau, ex-industriel dans la conserve, s'attaque aux 40 hectares des Bois du Cap. Avec sa femme Marguerite, il orchestre 379 transactions et découpe 231 parcelles ! L'homme prend tant de poids qu'il est élu maire d'Antibes de 1929 à 1935. On lui doit la gare routière et l'hôpital de la Fontonne.
La fin mystérieuse de Berthomieu et la tentative corse
En 1935, grisé par sa réussite, Léon Berthomieu décide d'exporter sa méthode ailleurs : il vise désormais une partie des îles Sanguinaires en Corse. « Il pensait découper un archipel sauvage comme on découpe une pinède au Cap, s'amuse la biographe. C'était oublier qu'en Corse, il y a des Corses ! » En 1936, il meurt de façon très mystérieuse lors d'une partie de pêche avec son fils. Son associé s'est empressé de tout rendre.
Albert Micossi, le maçon qui a façonné le Cap
Dans l'ombre des spéculateurs, le cap d'Antibes a été bâti par des bras discrets. Parmi eux, Albert Micossi. Ce dernier quitte en 1925 son village d'Artegna, dans le Frioul italien, et s'installe dans le vieil Antibes. Ce maçon au style reconnaissable a bâti de nombreuses villas du cap. « Il y mettait tout le répertoire provençal : faux pigeonniers, carreaux de ciment, tuiles rondes, génoises, arrondis... Il en a fait des dizaines », sourit Nathalie Aguado. En bas des murs du Cap, en baissant les yeux, on lit encore très souvent la marque « Micossi » gravée dans la pierre.
Albert Micossi saisit aussi vite le filon du foncier. En mai 1938, il franchit un cap : il achète un terrain de 457 m² pour 40 francs le mètre, y élève La Florida, une villa néo-provençale, et la revend trois ans plus tard 150 000 francs. Le modèle est trouvé : repérer, acquérir, bâtir, céder.



