Depuis quelques années, un même refrain résonne dans les livres de développement personnel, chez certains experts en leadership et conférenciers TEDx, sur les réseaux sociaux, et même sur des comptes générés par l'intelligence artificielle : des formules aussi banales que « désolé de te déranger », « je me permets » ou « j'espère que vous allez bien » seraient devenues des marques de faiblesse, voire des freins à la carrière. Ces critiques, souvent virales, interrogent notre rapport à la politesse dans le monde professionnel.
Une tendance venue des États-Unis
Cette mouvance, popularisée par des conférenciers américains et des gourous du leadership, prône un langage direct et sans fioritures. Sur YouTube, la coach américaine Shira Miller illustre cette approche : « Si quelqu'un est en retard à une réunion, je préfère de loin qu'il dise merci pour votre patience plutôt que de s'excuser encore et encore en faisant de ce retard le point central de notre échange », explique-t-elle devant son auditoire. Pour elle, les excuses répétées détournent l'attention de l'objectif principal et affaiblissent l'image de celui qui les prononce.
Un impact mesuré sur la perception ?
Si aucune étude scientifique majeure ne valide cette théorie, des enquêtes en psychologie sociale suggèrent que le langage influencé par la soumission peut réduire la crédibilité. Selon une étude de l'université de Harvard citée par des experts, les personnes qui utilisent un langage hésitant (avec des « je pense », « peut-être », désolé) sont perçues comme moins compétentes dans des contextes de leadership. Cependant, ces résultats sont nuancés : la politesse reste essentielle dans les cultures à fort contexte comme la France ou le Japon.
Polémique et critiques en France
En France, cette tendance suscite un débat. Certains y voient une injonction à l'efficacité déshumanisante, d'autres une libération des contraintes sociales. « C'est une façon de nier les hiérarchies et de gagner du temps », commente un consultant en management parisien. Mais pour beaucoup, ces formules sont le ciment des interactions respectueuses. Une récente enquête de l'IFOP (2023) indique que 78 % des Français jugent les expressions de politesse importantes au travail, même si 45 % estiment qu'elles peuvent être abrégées dans des contextes informels.
Les limites du langage direct
Les partisans du franc-parler oublient parfois que les formules de politesse ne sont pas uniquement des marques de faiblesse, mais aussi des outils de communication stratégique. « Dire 'désolé de vous déranger' montre que vous respectez le temps de l'autre, ce qui peut renforcer la coopération », explique une chercheuse en sciences du langage. Dans certains secteurs comme la vente ou la négociation, ces phrases peuvent même être des atouts.
Une évolution générationnelle ?
La critique des formules polies semble plus forte chez les jeunes générations, habituées à des échanges numériques plus directs. Sur LinkedIn, des posts vantant l'abandon des « sorry to bother you » cumulent des milliers de likes. Pourtant, une étude de l'université de Stanford (2021) montre que les emails incluant une formule de politesse initiale ont un taux de réponse supérieur de 12 % par rapport à ceux qui débutent directement par la demande.
Conclusion : entre tradition et modernité
Si la tendance à bannir les formules de politesse gagne du terrain, elle reste minoritaire et contestée. La clé semble être l'adaptation au contexte : une culture d'entreprise, un secteur, un pays. Comme le résume Shira Miller, il s'agit de remplacer l'excuse par la gratitude, mais sans tomber dans la froideur. L'équilibre entre efficacité et respect pourrait bien être la vraie compétence du leader moderne.



