La France au bord du précipice budgétaire
Dans un contexte géopolitique tendu où le détroit d'Ormuz ressemble de plus en plus au passage mythique entre Charybde et Scylla, la France se retrouve confrontée à un dilemme économique majeur. Comme Cassandre tentant en vain d'avertir les Troyens du danger du cheval de bois, les économistes alertent sur l'insoutenabilité de la trajectoire d'endettement français, tandis que les décideurs politiques semblent foncer droit vers un nouveau plan de soutien massif.
Le retour du spectre du 'quoi qu'il en coûte'
L'envolée des prix du pétrole, provoquée par les frappes en Iran et le blocage partiel du détroit d'Ormuz - verrou stratégique pour 20% du pétrole mondial - a immédiatement déclenché des réactions politiques. Le Rassemblement national a réclamé une baisse des taxes sur le carburant, tandis que La France insoumise exigeait un blocage des prix, une mesure qui pourrait s'avérer extrêmement coûteuse pour les finances publiques.
Au-dessus de ces propositions plane l'ombre traumatique des Gilets jaunes en 2018-2019, qui avait conduit le gouvernement à relâcher pour la première fois la bride budgétaire. L'étincelle avait alors été le carburant, qui représente en moyenne 13% du budget des ménages français.
L'héritage financier des précédents plans
Le premier 'quoi qu'il en coûte' avait été mis en place en 2020 pour faire face à la pandémie de Covid-19. Emmanuel Macron avait alors repris l'expression de Mario Draghi, l'ancien gouverneur de la Banque centrale européenne. Chômage partiel, fonds de solidarité, exonérations de charges et plan de relance avaient inondé une économie française volontairement mise à l'arrêt.
Le second dispositif, initié fin 2021 et pleinement déployé en 2022 suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie, avait mis en place un bouclier tarifaire sur le gaz et l'électricité, une remise à la pompe et diverses aides sectorielles. L'addition totale de ces deux épisodes s'élève à 235 milliards d'euros selon la Cour des comptes, soit plus de trois années de budget de l'Éducation nationale.
« Le premier quoi qu'il en coûte était totalement justifié, d'autant plus que c'était l'État qui avait pris la décision de mettre à l'arrêt l'économie pour endiguer les contaminations », analyse François Ecalle, spécialiste des finances publiques. « En revanche, le second a été sans doute trop large et a duré trop longtemps : les derniers dispositifs se sont éteints en 2025 ! »Des finances publiques exsangues
Contrairement à ses voisins allemands, italiens ou espagnols qui ont su assainir leurs comptes après avoir utilisé des dispositifs similaires, la France est restée paralysée dans son état de crise. La situation des finances publiques n'a fait que s'aggraver, avec un déficit qui peine à descendre de 5,4% à 5% du PIB cette année, tandis que la dette continue de gonfler à toute vitesse.
« En France, nous pensons toujours que l'État peut créer du pouvoir d'achat, ce qui n'est pas le cas : il peut juste le redistribuer ou s'endetter », souligne François Ecalle.
Les solutions explorées par l'exécutif
Face à cette situation budgétaire intenable, le gouvernement explore plusieurs pistes pour contenir l'envolée du carburant sans aggraver les déficits :
- Une libération coordonnée des réserves stratégiques de pétrole avec les autres membres du G7, permettant de débloquer 400 millions de barils
- Une mise sous pression des distributeurs avec des contrôles dans 500 stations-service et la menace d'un encadrement des marges
- La recherche de solutions n'ayant pas d'impact sur les finances publiques
« Pour l'instant, nous recherchons des solutions qui n'ont pas d'impact sur les finances publiques : nous ne balayons pas l'hypothèse des aides d'un revers de main, mais elles ne sont pas encore à l'ordre du jour », assure-t-on à Bercy.
Le dilemme politique et économique
Les économistes reconnaissent que l'impact du conflit au Moyen-Orient est encore difficile à évaluer. Dans le scénario le plus favorable, la croissance française pourrait diminuer de 1,1% à 0,9%, avec une inflation atteignant 2% cette année.
« Face à un choc temporaire, l'État ne devrait rien faire, d'autant plus que nous sommes dans une situation bien différente de celle de 2022 : depuis 2024 et la dissolution, les marchés nous ont à l'œil et tout geste autre que symbolique sera sanctionné », explique Maxime Darmet, économiste chez Allianz Trade.
Pourtant, la pression politique pourrait pousser le gouvernement à agir, surtout à un an de l'élection présidentielle. Certains pays européens comme l'Italie et le Portugal se dirigent déjà vers des baisses de taxes, et la Commission européenne a appelé les États membres à utiliser ce levier.
La nécessité d'un ciblage précis
Les experts s'accordent sur un point : si une mesure de soutien devait être prise, elle devrait être limitée et ciblée.
« Si l'on souhaite vraiment prendre une mesure, elle doit être limitée et ciblée, par exemple sur les plus modestes, et il faut en contrepartie trouver une source de financement : baisser des dépenses ou augmenter des impôts », décortique Eric Dor, directeur des études économiques à l'Ieseg.
Anthony Morlet-Lavidalie, économiste chez Rexecode, préfère quant à lui « une indemnisation ex post, une fois l'impact réellement évalué ».
Le gouvernement français se trouve ainsi pris entre la rationalité économique, qui commande la prudence budgétaire, et l'angoisse d'une flambée sociale qui pourrait avoir des conséquences électorales désastreuses. Les Cassandres modernes ont prévenu : la France ne pourra pas dire qu'elle n'a pas été avertie des risques de sa déroute financière à venir.



