Reconversion : « une entreprise difficile, compliquée et coûteuse »
Reconversion : difficile, compliquée et coûteuse

La reconversion professionnelle, souvent vantée comme une solution miracle, est en réalité « une entreprise difficile, compliquée et coûteuse », alerte la sociologue Catherine Négroni, maîtresse de conférences à l’université de Lille. Dans un entretien accordé à Midi Libre, elle critique une forme d’injonction sociétale au changement et met en garde contre les risques d’une transition mal préparée.

Une injonction au changement devenue la norme

Catherine Négroni s’appuie sur une enquête pionnière menée dans les années 2000, à une époque où l’on parlait très peu de changements professionnels. « On a basculé complètement depuis vers le "Il faut que nous changions tous" », observe-t-elle. Il y a vingt ans, les gens pensaient garder le même métier toute leur vie. Aujourd’hui, « la notion de changement devient presque une norme dans l’espace social », avec une forme d’injonction à se reconvertir « pour devenir qui je suis ». Les notions de vocation et de reconversion se rapprochent, autour de la quête de sens et du développement durable écologique.

La sociologue souligne un contraste frappant avec le passé. Dans les années 1970, les départs volontaires étaient marginaux et localisés, comme ceux vers le Larzac. Le commun des gens craignait de se retrouver au chômage. Elle raconte l’exemple d’un ingénieur qui, il y a vingt ans, voulait faire du théâtre de rue : pendant deux ans, il n’a pas osé annoncer sa démission à son entourage, non par peur de l’échec, mais parce que c’était mal perçu. « On lui aurait dit "Tu as perdu la tête !" », rapporte-t-elle.

Un contexte favorable et des attentes accrues

Ce changement de paradigme s’explique par un contexte favorable. La satisfaction au travail, autrefois réservée aux cadres, est devenue une valeur partagée par l’ensemble des classes sociales. « On demande au travail qu’il soit nourrissant, valorisant », note Catherine Négroni, qui observe l’apparition de burn-out liés à des attentes plus élevées. Le chômage structurel joue également un rôle : certains préfèrent anticiper les choses plutôt que de subir une perte d’emploi.

Les tensions dans la société et les entreprises ont aussi contribué à cette évolution. « Si les gens sont bien où ils sont, s’ils sont heureux, ils ne vont pas changer », rappelle la sociologue. Les reconversions interviennent souvent après un désengagement ou des difficultés au travail. Cependant, le risque est que cet engouement se fasse « sans véritable analyse », laissant certains dans une grande difficulté.

Une critique des dispositifs publics et du système libéralisé

Interrogée sur l’efficacité des organismes de conseil en reconversion, Catherine Négroni évoque la loi de 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, qui illustre le schéma actuel : la reconversion est devenue « la solution à tous les maux de l’emploi ». Elle dénonce une « mainmise des pouvoirs publics » qui désengage certaines sécurités portées par l’État. « Sous le registre de se construire, de l’épanouissement de soi, d’être l’entreprise de soi, il y a aussi cette dimension », ajoute-t-elle, évoquant un « système de libéralisation à tout va ».

La sociologue pointe notamment le fait que les personnes qui se forment doivent désormais abonder financièrement leur compte personnel de formation (CPF). « Est-ce qu’on est allé trop loin ? Évidemment, tout le monde est allé trop loin », répond-elle. Elle regrette que la reconversion soit présentée dans l’espace public comme « quelque chose d’extraordinaire qui changerait la vie des individus ». Or, insiste-t-elle, « ce n’est pas du tout le cas ».

Une mise en garde contre les illusions

« C’est une entreprise difficile, compliquée et coûteuse », martèle Catherine Négroni, qui dénonce une machine alimentée par de nombreuses institutions et associations. Elle se dit « très vigilante » à communiquer sur le fait que la reconversion n’est ni une solution à tous les maux, ni une solution facile. « On ne fait pas une formation en étant garanti qu’on va trouver le métier pour lequel on est fait, qu’on va très bien gagner sa vie. C’est totalement faux », conclut-elle.

Ces propos s’inscrivent dans la série « Ils ont tout plaqué » de Midi Libre, consacrée à ceux qui ont osé le grand saut professionnel. La sociologue rappelle que la reconversion, pour être réussie, doit être mûrement réfléchie et préparée, loin des injonctions et des promesses trop souvent véhiculées.