Le poker face au travail : entre dissimulation et stratégie émotionnelle
Dans un univers professionnel où les ressentis sont souvent mis en avant, avec des injonctions à « libérer ses émotions », certains individus expriment ouvertement leurs états d'âme. Ils laissent transparaître leurs joies, leurs préoccupations ou leurs colères à travers des expressions faciales, des sourires ou une gestuelle révélatrice. Les compétences comportementales, les fameuses soft skills, sont désormais hautement valorisées : il est attendu que l'on montre de l'empathie et de la bienveillance de manière visible.
L'adoption d'un masque d'impassibilité
À l'inverse de cette tendance, une autre catégorie de personnes adopte une attitude radicalement différente, souvent qualifiée de « poker face ». Ces individus arborent un masque caractérisé par des gestes minimalistes, des mots rares et une absence apparente d'émotion. À la manière d'un joueur de poker qui dissimule ses cartes, ils cachent leurs véritables sentiments. La question centrale devient alors celle de la dissimulation : bluffent-ils en affichant un visage froid et inexpressif, notamment dans des contextes de crise organisationnelle ou de tension extrême parmi les collègues ?
Gabriel Perez, psychologue du travail, psychothérapeute, professeur de philosophie et formateur en santé, sécurité et conditions de travail (SSCT), souligne ce paradoxe. « Il semble impassible, désaffecté, là où l'on attendrait un registre normal d'émotions », explique-t-il, décrivant une personne qui s'éloigne d'une norme émotionnelle classique. Mais qui se cache réellement derrière cette façade d'incroyable sang-froid ? Existe-t-il différents types de poker face dans le milieu professionnel ?
Les réalités multiples derrière l'apparence glaciale
L'auteur de On achève bien l'école (Grasset, 2025) explore plusieurs réalités sous-jacentes à cette attitude. « En réalité, la plupart des personnes qui dissimulent ressentent ce qui se passe mais font un effort de contenance pour apparaître lointaines, impassibles », révèle-t-il. Ces individus semblent ainsi inatteignables par les émotions qui touchent le commun des mortels, une posture fréquemment observée chez ceux occupant des positions hiérarchiques élevées, au-dessus de la mêlée.
Cette stratégie de dissimulation peut répondre à diverses motivations :
- Une volonté de maintenir une image de contrôle et de stabilité en période de turbulence.
- La protection de sa vie privée et de ses émotions personnelles dans un environnement professionnel.
- Une tactique pour négocier ou influencer sans révéler ses intentions.
- Une réponse à des normes culturelles ou organisationnelles qui stigmatisent l'expression émotionnelle.
Alors que la mode de l'empathie et ses dérives sont parfois critiquées pour leur facilité à « vendre l'émotion », le poker face représente une alternative complexe. Il interroge les limites entre authenticité et performance émotionnelle au travail, soulignant que la maîtrise de ses expressions peut être tout aussi stratégique que leur exhibition.



