Un Salon de l'Agriculture sans ses stars habituelles
Sous la charpente métallique sombre et le verre nervuré du parc des Expositions, une lumière industrielle découpe des lignes nettes sur un paysage inhabituellement vide. Au pavillon 1, un petit îlot vert marque l'entrée, orné de kakémonos présentant la Saosnoise, la Mirandaise, la Nantaise ou la Corse. Une large banderole vert profond proclame : « Races bovines locales et petits effectifs ». Mais devant le stand de Guy, le sol de béton noir ne porte que les traces discrètes des chaussures et des poussettes des visiteurs. Aucune bête ne rumine paisiblement. Ce bloc vide, où défilent les curieux, aurait dû accueillir neuf races de vaches. Pour la première fois depuis sa création, le Salon de l'Agriculture se tient sans aucun bovin, une décision prise dans le contexte de l'épizootie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC), bien que contenue.
La déception palpable des éleveurs et des familles
« Neuf races qui ont failli disparaître, mais qui ont un potentiel exploitable », regrette Guy, amer, derrière son comptoir où s'alignent des livrets de présentation. Cent mètres plus loin, Anaïs, responsable du stand de la Nouvelle-Aquitaine dédié à la Blonde d'Aquitaine, dresse le même constat. Son espace moderne et imposant aurait dû accueillir une quarantaine de vaches. « Imaginez-vous, là toutes les races », pointe-t-elle du doigt, déçue. L'organisation a été modifiée, les stands des races allaitantes étant regroupés, alors qu'ils disposent habituellement d'une allée spécifique.
Mélanie, qui gère l'espace de la Rouge des prés, confirme : « Habituellement, on a les vaches juste en face du stand. C'est vivant, c'est parlant, c'est plus facile pour répondre aux questions des visiteurs. » Sa nièce, qui adorait les observer les années passées, doit se contenter des posters. « Le Salon semble un peu vide. Hier, il n'y avait personne », estime Mélanie. Les visiteurs s'arrêtent certes pour saluer, mais leurs commentaires sont sans appel : « C'est joli les posters, mais on préfère les voir en vrai », « tous les ans, on vient pour les vaches, ça nous manque quand même », rapporte Anaïs avec un soupir.
L'absence de Biguine, égérie martiniquaise, et les solutions innovantes
L'absence la plus notable est sans doute celle de Biguine, la vache brahmane martiniquaise, égérie de cette édition 2026. « Les gens sont profondément déçus », regrette André Prosper, son éleveur. Biguine aurait été la première égérie d'Outre-Mer en soixante-deux ans de Salon. « Il y avait un symbole. La déception a donc été immense pour nous ». Par respect pour les éleveurs métropolitains, le stand a été maintenu et repensé. On y trouve désormais une armée de peluches, des mugs, des carnets, et un hologramme scintillant de Biguine dans sa robe blanche, projeté sur un écran géant au-dessus d'un tapis de paille dorée.
« Cet hologramme, ça permet de la voir bouger, de donner l'impression qu'elle est vivante. On voit sa vivacité, sa posture. C'est plus démonstratif », explique Abymaël, en alternance à l'union des éleveurs de bovins brahman. Cette innovation attire l'œil des passants, mais les enfants ne cessent de demander : « Où sont les vaches ? Pourquoi elle n'est pas là ? Est-ce qu'elle sera là l'année prochaine ? » Hillary, venue pour la première fois avec ses enfants Logan et Piper, ne masque pas sa déception : « Même si nous comprenons les causes, la maladie, nous sommes très déçus qu'il n'y ait pas de vaches cette année ».
Un coût économique et symbolique pour la profession
L'absence des bovins n'est pas qu'une déception pour les visiteurs. Elle a un coût, « indirectement », souligne Anaïs. « Amener une vache au Salon, c'est quand même beaucoup de préparation. Il faut nourrir et préparer l'animal, qu'il soit dans sa “robe de mariée“, le jour du salon. » Des efforts réduits à néant après la décision du 13 janvier. Pour les éleveurs, le Salon est une vitrine essentielle. « Si les gens ne voient pas les vaches, ils ne voient pas non plus notre travail. Ça nous manque, de valoriser ce qui se fait dans les fermes, de voir la diversité des animaux », déplore-t-elle.
André Prosper renchérit : « Le Salon de l'Agriculture, c'est une belle ferme, où on montre le talent, le savoir-faire des agriculteurs, des éleveurs français. Il est de notre devoir de le mettre en valeur. » Tous s'attendent à une édition plus calme, mais regardent déjà vers l'avenir. « On ne peut pas laisser un salon international sans bovin, même si ce doit être un petit stand », plaide l'éleveur de Biguine. Guy, plus prudent, estime qu'en cas d'épidémie, « c'est impossible de faire déplacer les animaux. Trop dangereux ».
Vers une meilleure anticipation pour les éditions futures
À l'issue de cette édition 2026, le patron du Salon, Jérôme Desprey, s'est engagé à réunir les organisateurs d'autres salons agricoles, comme le Sommet de l'élevage, « afin de mieux anticiper les épizooties ». « L'année prochaine, ça sera mieux », espère Guy, qui entame son vingt-et-unième Salon. Un message d'espoir qui illustre la résilience des éleveurs, déterminés à ne pas baisser les bras malgré les circonstances exceptionnelles. Les moutons, cochons et chevaux présents ne parviennent pas à compenser l'absence des imposants bovins, qui fascinaient tant les enfants et les adultes, laissant un sentiment d'inachevé dans les allées du parc des Expositions.



