Les races bovines patrimoniales françaises face au défi de la survie économique
Elles seront absentes du Salon de l'agriculture cette année, par crainte des risques sanitaires. L'ombre de la dermatose nodulaire contagieuse plane encore sur les prairies, et la perspective de voir émerger un cluster aux premiers jours du printemps est trop dangereuse. Un tel scénario pourrait envoyer de nouveaux troupeaux à l'abattoir et remettre en question près d'un demi-siècle de patient travail de sauvetage.
Des races ressuscitées par la passion
Ces absentes, ce sont les races bovines à petit effectif : Mirandaises, Froment du Léon, Nantaises, Armoricaines et bien d'autres. Elles reviennent de très loin et ne doivent leur survie qu'à l'acharnement de quelques passionnés dévoués. En quarante ans, la plupart ont retrouvé des effectifs significatifs, passant de quelques dizaines d'animaux à plusieurs centaines, voire milliers. Elles ont quitté les écomusées pour intégrer des élevages fonctionnels et participer activement à l'économie de leurs territoires d'origine.
Delphine Duclos, chargée du suivi de ces petites races à l'Institut de l'élevage, observe : « Ce sont aujourd'hui des races qui sont, pour la plupart, dans de bonnes dynamiques. Les troupeaux progressent dans les meilleurs cas, stagnent dans les pires. Il semble en plus qu'elles résistent bien mieux à l'érosion des cheptels que les grandes races dominantes. »
La menace historique des grandes races
Les grandes races – Blonde, Charolaise, Limousine, Prim'Holstein, Normande – ont bien failli sceller le sort des races locales dans les années 1960. Dès l'après-Seconde Guerre mondiale, l'inspecteur général Edmond Quittet avait proposé de restreindre leur nombre pour les spécialiser, quitte à supprimer celles qui n'entraient pas dans ce schéma productiviste.
Le tollé provoqué par cette idée l'a fait remiser au placard, mais les contraintes du marché et de la modernisation agricole se sont chargées du travail de sélection. « Il faudra attendre les années 1980 pour voir des éleveurs et des passionnés se saisir du sujet et tenter de sauver ce qui pouvait encore l'être », poursuit la technicienne de l'Institut de l'élevage.
La Nantaise : un exemple de résurrection
Presque perdue dans les limbes de l'oubli, la Nantaise, cousine de la Parthenaise, illustre parfaitement ce parcours de résurrection. Animal de trait habitué des marais bordant l'estuaire de la Loire, elle fut poussée hors des champs par l'arrivée du tracteur. Sa petite taille et sa capacité à produire de la viande n'avaient rien de comparable avec le potentiel de la Charolaise ou de la Blonde.
Il ne restait qu'une cinquantaine d'animaux ; le troupeau en compte aujourd'hui 2 000 têtes. Installé près de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu en Loire-Atlantique, Christophe Sorin travaille au développement des débouchés qui permettront à la race de perdurer. « Notre idée était de créer les conditions permettant aux jeunes d'avoir envie de s'installer avec des vaches nantaises plutôt qu'avec d'autres races. Et de leur épargner en partie les affres de la période de démarrage et les difficultés de commercialisation. »
Une sociologie d'éleveurs particulière
Les races à petit effectif présentent une particularité notable : la sociologie de leurs éleveurs et leurs systèmes économiques diffèrent sensiblement de la norme. On y trouve beaucoup de néoruraux, des éleveurs « double-actifs », des fermes avec un petit troupeau complété par un atelier annexe – le maraîchage, par exemple, dans la région nantaise. La vente directe aux particuliers ou aux bouchers locaux y est également très développée.
Stratégies commerciales innovantes
Un appel à projets avec financements a offert à la Nantaise une opportunité cruciale. « L'association de défense de la race a pu embaucher un salarié connaissant la boucherie et parlant la même langue que nos clients », explique Christophe Sorin. « Il est parti à la recherche de marchés et a rencontré le grossiste du Marché d'intérêt national de Nantes, la maison Berjac. »
Grâce à ce partenariat stratégique, les éleveurs de Nantaises servent désormais les restaurateurs de l'agglomération, friands de cette viande porteuse d'histoires, tout en parvenant « à l'équilibre qui permet de valoriser toute la carcasse, pas seulement les morceaux nobles prisés des chefs. Berjac nous a ouvert l'accès aux marchés des collectivités, des écoles, des Ehpad… Parce qu'il est intéressé par la race, et capable de faire du sur-mesure. »
Quatre-vingts animaux sont engagés chaque année dans ce circuit. « En trois ans, en partie grâce à ces débouchés, nous avons pu installer trente personnes pour un seul départ en retraite, quand le troupeau de bovins de Loire-Atlantique a perdu 150 000 têtes ces dix dernières années », se réjouit l'éleveur.
La Mirandaise et sa quinzaine commerciale
Dans le Gers, au pied des Pyrénées, la Mirandaise à la robe gris clair bénéficie du souffle d'une jeune génération d'éleveurs emmenée par Jérôme Soulé. Il organise chaque année « le plus grand rassemblement mondial de Mirandaises. Avec vingt-cinq animaux ! », sourit-il.
La dynamique est identique : le troupeau compte aujourd'hui 1 100 vaches et progresse de 10 % par an, quand le cheptel départemental recule presque d'autant. « Nous n'avons pas assez d'animaux pour être réguliers et servir les bouchers toute l'année, alors on a eu une idée. On organise tous les ans une quinzaine commerciale au milieu de l'été, quand les touristes sont là. On engraisse et on commercialise tous nos animaux simultanément, une trentaine, en partenariat avec une vingtaine de bouchers. » Le succès est tel que les bouchers souhaitant rejoindre la quinzaine restent à la porte, faute d'animaux disponibles.
La Ferrandaise : « grande race à petit effectif »
Quelque part en Auvergne-Rhône-Alpes, entre Thiers et Vichy, Alain Guéringer veille sur une douzaine de Ferrandaises et leurs veaux. Il préside l'association qui défend cette race locale, à la diversité de robes unique en France – on la rencontre barrée ou poudrée de rouge ou de noir. « Grande race à petit effectif », corrige-t-il en souriant.
Originaire du département, la Ferrandaise a connu son âge d'or dans l'entre-deux-guerres avec plus de 200 000 têtes, avant de frôler la disparition. Elle est aujourd'hui repartie sur un « stock » plus confortable que la Nantaise : le troupeau compte 4 000 femelles détenues par 750 éleveurs, dont 150 en possèdent plus de dix.
Protection et valorisation par la marque
Pour mieux faire connaître et reconnaître la race localement, l'association a déposé la marque « Ferrandaise » à l'Institut national de la propriété intellectuelle et réfléchit à la décliner. L'appellation Saint-Nectaire a autorisé la mention « Ferrandaise », « mais aucun éleveur ne s'en est encore saisi », regrette Alain Guéringer.
Des partenariats ont été noués avec l'agglomération pour servir, une fois par an, de la viande de Ferrandaise dans les cantines – 14 000 repas l'an passé. Être prophète en son pays constitue un passage obligé, mais pas toujours simple, de la consolidation.
Des édifices encore fragiles
Si les bases génétiques des différentes petites races sont aujourd'hui bien diversifiées – « il y a plus de diversité chez nous que dans les Prim'Holstein », souligne Alain Guéringer –, les édifices restent fragiles. La pyramide des âges des éleveurs lui donne des sueurs froides, « d'autant plus que les jeunes en pincent davantage pour l'Aubrac, de nos jours ».
Sans oublier les conditions du marché : le prix de la viande est tel, ces derniers mois, qu'il est difficile de mieux valoriser les carcasses de ces « petites » vaches – qui font relativement moins de viande que les autres – et donc de les rendre plus attractives pour les éleveurs. Sans parler du prix du maigre, exporté en masse, qui ne cesse de flamber.
L'attachement au territoire et à ces races patrimoniales restera un moteur déterminant de leur avenir – à condition que la dimension économique suive, permettant à ces trésors vivants de la biodiversité agricole française de traverser le siècle.



