Jean-Michel Delcourte, président de la Société des amis du vieux Toulon, se souvient avec émotion de ses étés d'enfance dans les années 1950, lorsqu'il découvrait le quartier chaud de Toulon, surnommé Chicago. Ce quartier, situé dans la basse ville, était un lieu de vie intense et joyeux, loin de l'image de coupe-gorge que certains lui prêtent aujourd'hui.
Un quartier vivant et cosmopolite
Dans les années 1950, le quartier Chicago était le point de rencontre des marins du monde entier. « C'était les marins américains qui l'avaient appelé comme ça. Après eux, tout le monde a repris le terme et c'est rentré dans les livres d'histoire », raconte Jean-Michel Delcourte. Le quartier était un véritable carrefour international, où l'on croisait des militaires italiens, japonais, américains, et bien d'autres. Pour un enfant d'une dizaine d'années, c'était fascinant : « On faisait le tour du monde sans bouger de place. »
La journée, le quartier était très tranquille. Les commerces pullulaient : boulangeries, boucheries, magasins de vêtements. Les odeurs des restaurants italiens et vietnamiens embaumaient les rues. La nuit, l'ambiance changeait radicalement. Les bars s'illuminaient de néons rouges, et les prostituées s'installaient sur de grands tabourets en bois devant les établissements. Jean-Michel se souvient d'un bar nommé L'Enfer : « Tout un programme… »
Une sécurité de fait
Contrairement aux idées reçues, le quartier n'était pas un coupe-gorge. « La journée, c'était très tranquille. La nuit, oui, il y avait des bagarres mais entre bandes, entre marins… Mais jamais d'armes. Nous, gamins, on n'avait jamais de problème », affirme Jean-Michel Delcourte. Le quartier était tenu par des voyous, mais tout le monde avait intérêt à ce que ça soit calme. Les bagarres éclataient entre marins, mais les Toulonnais regardaient de loin.
Jean-Michel souligne un fait étonnant : le commissariat de police se trouvait rue Hyppolite Duprat, « à une minute à pied de Chicago ». Cette proximité n'empêchait pas l'animation nocturne. « Il y avait des bachis plein les rues toutes les nuits ! » se rappelle-t-il.
La fin d'une époque
Le Petit Chicago a duré plusieurs décennies, mais a commencé à décliner dans les années 1970 avec l'arrivée de la drogue. « Puis la drogue est arrivée dans les années 1970 et Chicago n'a plus jamais été Chicago. Les descentes de police se sont faites plus nombreuses, les établissements ont fermé les uns après les autres. La légende avait vécu. »
Jean-Michel Delcourte a quitté Toulon dans les années 1970, emportant avec lui ses souvenirs de ce Toulon flamboyant. Aujourd'hui, il n'est pas nostalgique outre mesure : « la place de l'Équerre est belle aujourd'hui. Les petites places autour aussi. » Il rappelle que ces places proviennent de trous de bombes larguées par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Un héritage mémoriel
La Société des amis du vieux Toulon, présidée par Jean-Michel Delcourte, s'efforce de préserver la mémoire de la ville. Actuellement, une exposition gratuite sur les grands noms qui ont fait Toulon est visible dans leur salle d'expo du 91, cours Lafayette. D'autres expositions sont prévues, notamment sur l'artiste Louis Arride fin septembre et sur les pointus méditerranéens en fin d'année.
Jean-Michel Delcourte a également écrit un poème intitulé « Chicago by night », en souvenir de cet épisode marquant de l'histoire de Toulon. Il évoque aussi les « railles », ces bandes de jeunes de l'époque qui défendaient leur quartier : « Il y avait la raille de Besagne, celle de la rue du Canon… Chacun défendait son coin de bitume. Comme toujours. »



