Yadē, l'infirmière psychiatrique devenue artiste pop-électro à Bordeaux
À l'hôpital psychiatrique Charles-Perrens de Bordeaux, dans une unité fermée où elle exerce comme infirmière, Jade, 32 ans, porte une blouse blanche et travaille auprès de personnes en crise souffrant de troubles mentaux. Mais sous le nom de scène Yadē, elle se transforme en artiste émergente de la scène bordelaise, vêtue de noir, arborant une tiare discrète ornée de perles et un sourire révélant l'étincelle d'un diamant sur sa canine.
Un double engagement professionnel et artistique
Son quotidien d'infirmière en psychiatrie nourrit directement son univers musical pop-électro, créé en collaboration avec l'artiste acolyte Julien Pierre. « La musique nous embarque tous de la même manière ; ces moments sont des parenthèses, en suspension, il n'y a plus les patients d'un côté, le soignant de l'autre », confie-t-elle. Au sein de l'unité difficile où elle travaille, Jade utilise parfois le piano comme outil thérapeutique, créant « un lien invisible, une passerelle qui leur fait du bien à eux, mais à moi aussi ».
Cette porosité entre ses deux vies est institutionnellement reconnue : « Je suis très soutenue, ma hiérarchie tient compte dans mon emploi du temps de mes dates de concert, toute l'équipe assiste à mes prestations ». Elle a même intégré l'hôpital Charles-Perrens dans un documentaire sur ses débuts artistiques, tournant des images sur son lieu de travail.
Hypocondrie : de l'angoisse personnelle à la création artistique
Yadē vient de sortir le single « Hypocondrie », qui annonce son prochain EP. Ce trouble anxieux classé par le DSM-5 fait écho à son parcours personnel : « J'ai été une enfant et une adolescente incroyablement insouciante vis-à-vis de ma santé [...] Puis un jour, une bascule s'est opérée ». Confrontée à la maladie dans son métier et son entourage, elle est devenue hypocondriaque, subissant des douleurs et examens médicaux sans cause organique identifiée.
« En me questionnant sur pourquoi j'ai mal, j'ai permis à d'autres personnes de s'autoriser à parler de leur trouble anxieux », explique-t-elle, évoquant une petite communauté de personnes partageant cette souffrance. Elle se soigne à la fois par la psychothérapie et par sa musique, transformant ses angoisses en matériau créatif.
Une signature artistique entre Tim Burton et Mylène Farmer
Sur scène, Yadē déploie un univers visuel et musical inspiré de Tim Burton, avec des touches de Mylène Farmer et d'Agnès Obel. Elle crée des chorégraphies improvisées nées de son stress scénique : « Cette gestuelle qui m'est venue spontanément, je m'y suis désormais alignée, elle me ressemble ». Ces mouvements sont devenus sa signature artistique, tout comme son apparence gothique contrastant avec sa tenue professionnelle d'infirmière.
Malgré son émergence sur la scène bordelaise, le complexe de légitimité la hante encore : « Il m'arrive encore de dire que je suis une infirmière avec une activité artistique extrascolaire », avoue-t-elle avec humour. Pourtant, son parcours singulier illustre parfaitement sa propre analyse : « Lorsque j'ai décidé de devenir infirmière psy, il est clair que ça voulait dire que je n'étais pas la plus normale du bus ».
Entre l'hôpital Charles-Perrens et les scènes bordelaises, entre la blouse blanche et les tenues noires, entre le soin thérapeutique et l'expression artistique, Yadē tisse des liens invisibles qui définissent son identité unique, où la folie marche avec nous dans un monde où musique et psychiatrie dialoguent constamment.



