Refaire l'histoire du sionisme : entre archives et enjeux politiques contemporains
Refaire l'histoire du sionisme aujourd'hui dépasse largement la simple question des archives ou de l'érudition historique. Selon l'analyse de Georges Bensoussan, cette entreprise relève désormais d'un geste politique fondamental. Les archives ont certes parlé depuis longtemps, mais le débat public s'est figé dans des catégories importées et mécaniques, simplifiant la réalité jusqu'à la distorsion.
Une distinction cardinale rétablie
Dans sa monumentale Nouvelle histoire du sionisme publiée chez Gallimard, Bensoussan entend déplacer le regard sur ce mouvement. Il rappelle la continuité d'une présence juive plurimillénaire, documente les collaborations arabo-sionistes occultées, ainsi que la terreur exercée par le clan Husseini dans les années 1920-1930. Mais surtout, il rétablit une distinction essentielle : le sionisme relève d'une colonisation de peuplement au sens antique, non du colonialisme moderne adossé à une métropole et à une armée d'occupation.
Dans un contexte où l'antisionisme se présente comme le dernier langage légitime de la haine des Juifs, l'historien documente comment le sionisme fut d'abord un mouvement d'émancipation nationale – une véritable sortie de minorité. Autrement dit, une entreprise de décolonisation aussi psychique que politique.
L'évolution de l'antisionisme : de débat légitime à contestation radicale
Avant 1948, le mot « antisionisme » possédait une légitimité certaine. Le débat portait alors sur l'opportunité de créer un État juif. Les premiers antisionistes étaient souvent juifs eux-mêmes, issus de milieux divers : orthodoxes, bourgeoisie émancipée attachée à l'intégration, ou milieux révolutionnaires marxistes et bundistes. Trotski qualifiait même le sionisme de « rêve petit-bourgeois et réactionnaire ».
Après 1948, la situation change radicalement avec l'existence de l'État d'Israël. Être « antisioniste » ne signifie plus débattre d'un projet hypothétique, mais contester la légitimité d'un État souverain, visant explicitement ou implicitement son démantèlement.
Les racines conspirationnistes de l'opposition au sionisme
Dès 1897, lors du premier congrès sioniste à Bâle, les milieux antisémites russes – notamment la police secrète tsariste – élaborent ce qui deviendra Les Protocoles des Sages de Sion. Présentés comme les « minutes » d'un congrès juif secret visant la domination mondiale, ces textes connaissent une diffusion massive après 1917 avec l'exil des Russes blancs en Occident.
Le sionisme est ainsi très tôt associé à une fiction conspirationniste, avant d'être repris et instrumentalisé par le nazisme. Dès 1920, Alfred Rosenberg, l'un des idéologues nazis, consacre son premier ouvrage au « danger » du sionisme. Hitler reprend cette lecture dans Mein Kampf (1925), décrivant le sionisme comme une ruse destinée à tromper les non-juifs.
L'hostilité au sionisme dans les idéologies totalitaires
Les travaux récents d'historiens allemands comme Klaus-Michael Mallmann et Martin Cüppers ont montré que l'assassinat méthodique des Juifs d'Égypte et de Palestine était préparé dans le sillage de l'Afrikakorps de Rommel. L'hostilité au sionisme n'est donc pas un élément secondaire de l'idéologie nazie, mais s'inscrit dans sa vision globale d'élimination d'un peuple juif souverain.
Le communisme fut également hostile au sionisme, interdit en Union soviétique dès 1928. À partir de 1950, Staline adopte une ligne anti-israélienne dont l'arrière-plan est clairement antisémite. Le régime diffuse alors dans le monde entier des millions de brochures présentant le sionisme comme l'héritier du nazisme.
L'antisionisme comme nouveau langage de l'antisémitisme
Après 1945, l'antisémitisme ne peut plus s'exprimer dans les termes du racisme classique. L'antisionisme devient alors le seul langage admissible de la haine des Juifs, utilisant désormais le vocabulaire de l'antiracisme. Exilées la race et la nation, c'est désormais du « complot sioniste » qu'il s'agit, le sionisme étant censé régenter le monde comme jadis la « pieuvre juive » dans Les Protocoles des Sages de Sion.
Le traumatisme du 7 octobre et la renaissance identitaire
Le 7 octobre 2023 constitue un traumatisme immense pour la société israélienne : 1 200 morts dans des conditions d'une violence extrême, 151 otages. Le traumatisme réside moins dans le nombre de tués que dans le mode opératoire de nature génocidaire qui exclut l'assassin et sa victime d'une commune humanité.
Depuis cet événement, le débat sur le sionisme a repris en Israël avec une intensité nouvelle. Le mot « tsionout » (sionisme en hébreu), autrefois prononcé sur un ton moqueur, fait l'objet de réflexions approfondies sur l'identité israélienne. On observe un retour à des préoccupations identitaires et à une interrogation sur le lien qui rattache un peuple à sa terre.
Le sionisme : émancipation nationale plutôt que colonialisme
Le plus grand contresens concernant le sionisme serait de le réduire à une forme de colonialisme. Quand le sionisme prône l'émancipation du sujet juif comme sujet dominé – au même titre que le Noir, la femme ou le domestique selon Albert Memmi –, ce processus de décolonisation psychique vaut pour tous les hommes.
Cette inversion de la réalité, caractéristique des atmosphères totalitaires, transforme une lutte d'émancipation d'une condition écrasée en colonialisme et en racisme. Pendant ce temps, un programme éradicateur de toute altérité, voire quasi génocidaire dans le cas du Hamas, est travesti en combat progressiste et émancipateur.
La vérité que le sionisme oblige à affronter est celle de l'hostilité qu'on lui voue. Cette hostilité n'est pas d'ordre territorial, ni limitée à Jérusalem ou aux « territoires occupés ». Elle réside dans le fait que, dans les aires de civilisation nées du judaïsme, la fin de l'antique soumission juive, par le truchement de l'État d'Israël, met en danger l'économie psychique du monde arabo-musulman en premier lieu, et du monde occidental dans une moindre mesure.



