Le Clézio plonge au cœur de ses influences mexicaines
En dressant le portrait de trois auteurs mexicains fondamentaux, J.M.G. Le Clézio, lauréat du prix Nobel de littérature en 2008, dévoile comment la littérature peut habiter intimement la pensée et l'œuvre d'un écrivain. Son analyse révèle les mécanismes profonds par lesquels ces voix mexicaines ont nourri sa propre création littéraire.
Une œuvre dense aux multiples influences
L'œuvre de J.M.G. Le Clézio possède une densité et une profondeur qui touchent infiniment le lecteur. Son approche poétique dégage une intensité foisonnante, tandis que son métissage d'influences l'inscrit dans un triangle géographique et culturel reliant l'Afrique, la Bretagne et le Mexique. C'est précisément au Mexique, pays de Ourania et du Rêve mexicain, que le lecteur retrouve l'essence de son inspiration.
Dans Trois Mexique, trois textes brefs plongent au cœur de ce qui constitue l'un des plus puissants matériaux littéraires de l'auteur, qui affirme vouloir écrire pour la beauté du monde. Juana Inés de la Cruz (1648-1695), Juan Rulfo (1917-1986) et Luis González y González (1925-2003) représentent la sève vitale de son écriture. Le Clézio y trouve en miroir :
- La détresse fondamentale des êtres humains
- Le ressenti corporel des paysages et des territoires
- Le désordre du monde contemporain
À ces réalités souvent âpres, il offre la beauté transcendante de ses mots, créant un lumineux contraste entre la matière brute et son traitement littéraire.
Trois approches complémentaires de l'écriture
Chaque auteur mexicain reçoit un traitement distinct dans l'analyse de Le Clézio :
- Juana Inés de la Cruz fait l'objet d'un essai biobibliographique approfondi
- Juan Rulfo bénéficie d'une monographie fouillée
- Luis González y González inspire un récit conte d'une incroyable beauté narrative
La micro-histoire selon Luis González
Tous les lieux sacrés sont ainsi : isolés, entourés de solitude et de vent, très hauts, près du ciel, écrit Luis González. L'auteur invente une vision existentielle de l'histoire, une micro-histoire façonnée de poésie et d'invention littéraire. Son œuvre majeure, Pueblo en vilo (traduit par Barrière des solitudes), cristallise sa pensée sur l'entrelacement entre l'homme et ses territoires.
Son village perché, San José de Garcia, constitue un lieu sans caractéristique exceptionnelle, mais c'est précisément là que se déroule sa mémoire familiale, la glaise dont il est pétri. Ce lien organique entre l'homme et la terre, qui le relie à ses ancêtres, a également nourri l'étonnante Juana Inés de la Cruz.
Juana Inés de la Cruz : la révolte poétique
Dans ses poèmes qui exaltent les métissages mexicains, Juana Inés de la Cruz appelle les femmes à s'affranchir et à s'élever vers la connaissance et Dieu. Avec une audace remarquable pour son époque, elle mêle le nahuatl, le vocabulaire indigène et celui des esclaves africains. Ce langage singulier affirme son identité mexicaine, son particularisme, comme elle l'écrit elle-même : Je veux chanter un tocotin métis d'espagnol et de mexicain.
Juana de la Cruz a choisi la réclusion dans un couvent, paradoxalement : cloîtrée, elle acquiert une grande liberté pour s'instruire, lire et écrire, développant ainsi une œuvre d'une modernité surprenante.
Juan Rulfo : le refondateur de l'imaginaire
Pour Le Clézio, Juan Rulfo est celui qui a refondé l'imaginaire littéraire mexicain, avec un mélange d'insolence et de nonchalance. Son œuvre, à la fois si brève et si mûre, si réfléchie, est dominée par les dix-sept nouvelles réunies sous le titre El Llano en llamas. Il y raconte le monde campagnard mexicain, religieux jusqu'au fanatisme.
Mais convaincu de l'échec relatif des mots, Rulfo s'en détourne progressivement, à l'exception des merveilleuses lettres d'amour à sa femme. Il choisit alors de raconter, via la photographie, le triste Mexique de l'après-révolution, explorant ainsi d'autres moyens d'expression.
Une vision plurielle du Mexique
La terre, les voix, le silence, les lumières… ces éléments scandent le monde, ou plutôt les mondes multiples que Le Clézio perçoit dans la réalité mexicaine. Pour l'auteur français, ces dimensions sont évidemment uniques et pluriels à l'image des peuples du Mexique lui-même. Le Clézio se révèle tout entier dans ces Trois Mexique, démontrant comment une culture étrangère peut devenir partie intégrante de l'identité créatrice d'un écrivain.
Trois Mexique de J.M.G. Le Clézio est publié aux éditions Gallimard, comportant 144 pages, au prix de 18,50 euros (version numérique à 12,99 euros).



