Alors que la consommation de vin recule en France, la bière prend sa revanche. En 2025, 22,1 millions d'hectolitres de bière ont été consommés dans l'Hexagone, contre 22 millions pour le vin, selon les chiffres des Brasseurs de France et de l'Organisation internationale de la vigne et du vin. Face à ce changement de paradigme, des vignerons du Gard rhodanien ont décidé de diversifier leur activité en produisant leurs propres bières artisanales. Une stratégie qui vise à séduire une clientèle plus jeune et à sécuriser leurs revenus, alors que le secteur viticole traverse une grave crise.
La cave coopérative de Roquemaure, pionnière en 2019
La cave coopérative de Roquemaure a été l'une des premières à se lancer dans cette aventure en 2019. Avec un objectif clair : « faire venir des jeunes à la boutique, d'attirer une nouvelle clientèle », explique Armelle Rouault, ex-directrice de Rocca Maura. Soutenue par la Région, la cave a investi 170 000 € pour acheter une unité de brassage qui produit désormais 15 000 hectolitres de bières par an, déclinées en blondes, ambrées, blanches et IPA.
Ce matériel a également permis de diversifier la gamme de la cave, notamment en produisant des vins effervescents. « Ce matériel nous a aussi permis de faire des vins effervescents et de diversifier notre gamme », ajoute cette œnologue de formation. Elle envisage même d'utiliser les barriques de vin pour y faire vieillir certaines bières, une pratique encore rare.
Une production modeste mais stratégique
La production de bière de Rocca Maura, baptisée Rocca Nostra, reste toutefois marginale dans le chiffre d'affaires de la structure : 70 000 € contre 3,5 millions d'euros pour le vin. « C'est un petit marché, on le fait plus pour l'image de la marque. On vend surtout en local », reconnaît Armelle Rouault. Malgré tout, cette diversification a permis de « fixer des emplois » et de renforcer l'attractivité de la cave.
Cette stratégie illustre une tendance plus large : les vignerons cherchent à capter une nouvelle génération de consommateurs, moins attirée par le vin. « La bière c'est très pointu, il n'y a pas d'effet millésime », souligne Nicolas Richarme du Château de Bastet, un domaine viticole bio situé à Sabran.
Au Château de Bastet, une source d'eau à l'origine du projet
Julie et Nicolas Richarme ont lancé leurs bières Basty en 2024. L'idée est née d'une source d'eau présente sur leur domaine. « On a une source d'eau sur le domaine et on s'était toujours demandé ce qu'on pourrait en faire. Étant amateurs de bière, on s'est dit pourquoi ne pas se lancer surtout avec la récurrence des aléas climatiques et la déconsommation du vin », détaille le couple. Leur objectif : toucher une génération « qui est moins attirée par le vin ».
Comme pour Rocca Maura, ils ont dû se former au brassage, tester des recettes et investir dans du matériel spécialisé. « À part la fermentation alcoolique, il n'y a rien à voir. La bière, c'est très pointu, il n'y a pas d'effet millésime », lance Nicolas Richarme, qui brasse seul tout au long de l'année. Aujourd'hui, 600 hectolitres sortent chaque année de leurs cuves de fermentation. Dans trois ans, ils espèrent atteindre 2 500 hectolitres.
Un objectif : atteindre un équilibre entre vin et bière
Le couple souhaite parvenir à un équilibre entre les deux activités. « On aimerait faire du 50/50 au niveau du chiffre pour que l'activité bière sécurise l'activité vignoble. Là, on est plus à 80/20 car la vente de bière démarre moins vite que ce qu'on aurait aimé car c'est un secteur ultra-concurrentiel. Mais c'est ultra-motivant, ça a créé une dynamique pour tout le domaine », reconnaissent les vignerons-brasseurs. La vente de bière se fait principalement à l'échelle du département, via la petite distribution, les restaurants et les événements, tandis que leurs vins partent à l'export, jusqu'aux États-Unis.
Cette diversification est aussi un moyen de faire face aux aléas climatiques, de plus en plus fréquents. « Avec le vin, on peut tout perdre en une journée », témoigne Thibaut, du domaine Belles des Lières à Cornillon. « Avoir une brasserie fait énormément de bien psychologiquement. »
Le domaine Belles des Lières réduit ses vignes pour se concentrer sur la bière
Le domaine Belles des Lières a poussé la logique plus loin : il a réduit sa production de vin pour se concentrer sur la bière. « Contrairement au vin, on n'est pas sur un marché complètement fermé », constatent Thibaut et Émilie, les propriétaires. « C'est une consommation plus légère et festive, le vin il y a tellement de références que c'est difficile de se démarquer. »
En quelques mois, le domaine est passé de 60 hectares de vignes à 19 hectares. En parallèle, la brasserie produit environ 500 litres de bière par mois, déclinés en blanche, blonde, ambrée et en recettes saisonnières. Cette diversification a aussi un impact sur la créativité : « Dans le vin, le cahier des charges est assez strict. Il y a pas mal de possibilités, mais on peut vite être limité. D'une année sur l'autre, tu refais un peu les mêmes choses. Les bières sont beaucoup plus libres », explique Thibaut.
Un atout touristique et festif
Cette nouvelle activité attire également les touristes. Les producteurs constatent la venue de nombreux curieux « de toutes les générations », surtout l'été. « Avant il y avait que de la bière industrielle. L'essor des brasseries artisanales permet de faire découvrir des bières qui ont du goût. Et puis la bière garde son côté festif et rafraîchissant. Il y a plus de chances d'ouvrir une bière à 15 h que de boire un verre de rouge », conclut le couple.
La bière artisanale s'impose donc comme une alternative crédible pour les viticulteurs du Gard, leur permettant de diversifier leurs revenus, de séduire une nouvelle clientèle et de faire face aux défis climatiques et économiques qui frappent le secteur viticole.



