À Nice, Benjamin Bichard transforme les déchets en œuvres d'art poétiques
Benjamin Bichard : des déchets à l'art à la Villa Cameline

Publicité Pailles, cornets de frites, pinces à cheveux… à Nice, l’artiste Benjamin Bichard fait « muter » les objets du quotidien en œuvres d’art à La Villa Cameline

À Nice, la Maison abandonnée accueille, jusqu’au 4 juillet, un hôte singulier. Diplômé de la Villa Arson, Benjamin Bichard y déploie « ExtraOrdinaire », un parcours où le déchet mute de rebut à organisme poétique. Une déambulation sensorielle que nous avons expérimentée en compagnie de l’artiste. Jubilatoire.

Des colonnes de cartons et des formes végétales étranges

Des colonnes constituées de cartons d’emballages, des formes circulaires hérissées évoquant un étrange paysage végétal au sol, de curieuses proliférations aux murs, des meubles recouverts d’un pseudo lichen… Pousser la porte de La Maison abandonnée, lieu d’exposition original à Nice, c’est basculer dans un univers à mi-chemin entre celui de Lewis Caroll, du magicien d’Oz et de Tim Burton. Car en ce moment, la demeure n’est pas tant inhabitée qu’hantée par de curieuses métamorphoses. Benjamin Bichard, plasticien niçois né en 1982, y orchestre une rencontre singulière entre l’éphémère et la transfiguration. Près de vingt ans que cet ancien élève de la Villa Arson et de la Villa Thiole, où il enseigne, ainsi qu’à l’École municipale d’art plastique (EMAP) de Nice, travaille autour de l’objet détourné. Avec ExtraOrdinaire, il livre sans doute l’une de ses déambulations les plus intimes et vertigineuses.

Le court-circuit de la consommation

La force du travail de Benjamin Bichard, installé aux ateliers du 109 à Nice, réside dans un acte de sabotage poétique. « J’interviens en amont, à la sortie de l’usine, au seuil de la vie ordinaire », confie-t-il. En interceptant ces objets – pailles en carton, cornets de frites, pinces à cheveux, emballages de pizzas – Bichard inverse la sentence de l’obsolescence programmée. Via l’accumulation, l’ingrat devient gracieux, le trivial s’élève au rang d’œuvre d’art.

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Des mois de travail minutieux

Au fil des pièces de la Villa Cameline, le mobilier semble avoir muté, subissant une croissance végétale presque agressive. La pièce maîtresse, Confidence, en est le parfait exemple : un banc public, archétype du mobilier urbain, est recouvert d’une prolifération de sciures, de copeaux de bois et de graphite. Commencée en Bourgogne lors d’une résidence en 2014 et achevée en 2020, cette sculpture monumentale a nécessité des mois de travail minutieux. Des mines de crayons s’y dressent vers le public comme une barrière de lichen urticant. Plus loin, ce sont des cales en plastique issues du BTP, vouées à être englouties sous le béton des chantiers, qui se déploient en dômes concaves. Assemblées à plat puis contraintes par des colliers de serrage (communément appelés Cerflex), ces structures s’émancipent pour former des volumes cellulaires translucides.

Patchwork d’éponges multicolores

Dans une pièce aux parquets cirés à l’étage, Bichard installe au mur une œuvre composée de planches de présentation alimentaire dorées et découpées, qui dialogue directement avec le sol. À côté, une travailleuse à couture en bois laisse échapper une impressionnante excroissance de dés à coudre datant de 1927, dénichés en Suisse. Qui composent ici une mystérieuse cité. Pour décider de leur nombre, l’artiste s’est plié au protocole mathématique de la suite de Fibonacci afin de créer cette harmonie rigoureuse. Plus surprenant encore, cet immense patchwork au mur constituée d’éponges industrielles multicolores. L’artiste y convoque la philosophie de Gaston Bachelard, pour qui l’acte domestique et répétitif de la ménagère est ce qui rapproche le plus l’être humain du moment présent…

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Un lustre fait de couteaux en plastique blanc

L’expérience atteint son acmé dans une pièce oppressante. Un lustre fait de couteaux en plastique blanc – intitulé Burner en écho à l’angoisse hitchcockienne ou à Edward aux mains d’argent – menace le spectateur. Dans la pièce suivante, des photos épinglées au mur s’avèrent des captures d’écran de films de famille en Super 8. Conçue avec l’ingénieur du son Romain Assas, la bande sonore utilise les frappes d’une machine à écrire avant de nous donner à écouter le bruit sourd d’un cœur qui bat. Un hommage de Bichard à sa mère, disparue alors qu’il était jeune.

« ExtraOrdinaire » : une seconde naissance pour le banal

En dissociant volontairement les termes dans son titre, ExtraOrdinaire, Benjamin Bichard exclut toute velléité de prétention. L’« extra » se situe dans cette capacité à arracher le banal à sa condition pour lui offrir une seconde naissance. Une visite dont on ressort le regard aiguisé sur les riens qui nous entourent.

Extra Ordinaire. Jusqu’au 4 juillet. Villa Cameline (La Maison Abandonnée), Avenue Monplaisir à Nice. Entrée libre. Rens. 06.60.98.49.88. www.villacameline.fr