Spielberg et Lanzmann : amitié et visions opposées du génocide
Spielberg et Lanzmann : une amitié paradoxale

Malgré leurs oppositions radicales sur la manière de représenter le génocide juif à l'écran, Steven Spielberg et Claude Lanzmann ont noué une profonde amitié, révèlent des archives inédites. Le réalisateur de La Liste de Schindler et le cinéaste de Shoah ont entretenu une relation complexe, faite de respect mutuel et de désaccords artistiques, qui éclaire deux approches irréconciliables de la mémoire.

Une amitié née dans la controverse

En 1993, la sortie de La Liste de Schindler provoque une vive polémique. Claude Lanzmann, qui a consacré neuf ans de sa vie à son documentaire Shoah (1985), critique ouvertement la fiction hollywoodienne. Il dénonce une « indécence » et une « représentation insoutenable » de l'extermination. Pourtant, dès 1994, les deux hommes se rencontrent et entament une correspondance nourrie, conservée à l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC).

Selon les archives, Spielberg aurait écrit à Lanzmann pour lui exprimer son admiration, malgré les critiques. Le cinéaste américain aurait souligné l'importance de Shoah comme « document essentiel » pour les générations futures. Lanzmann, de son côté, aurait reconnu la sincérité de Spielberg, tout en maintenant ses réserves sur la fiction.

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Deux visions inconciliables de la transmission

Leur opposition repose sur des conceptions fondamentalement différentes de la mémoire. Pour Lanzmann, la Shoah est un événement « indicible » qui ne peut être représenté que par la parole des témoins. Il refuse toute reconstitution, toute mise en scène, considérant que l'image ne peut que trahir l'horreur. Pour Spielberg, au contraire, le cinéma de fiction peut toucher un large public et susciter une empathie que le documentaire ne permet pas toujours.

Cette divergence s'est concrétisée en 1998 avec la création de la Fondation Shoah, fondée par Spielberg après le tournage de La Liste de Schindler. Lanzmann, invité à y participer, a décliné l'offre, jugeant que la collecte de témoignages vidéo ne suffisait pas à transmettre la vérité historique. Il préférait une approche plus exigeante, fondée sur le montage et la réflexion.

Une correspondance révélatrice

Les lettres échangées entre 1994 et 2009, date de la mort de Lanzmann, montrent une affection sincère. Spielberg y évoque son « profond respect » pour Lanzmann, tandis que ce dernier, dans une lettre de 2005, remercie Spielberg pour son « courage » et sa « générosité ». Selon les biographes, ils se sont rencontrés à plusieurs reprises, notamment à Paris et à Jérusalem, lors de commémorations.

Cette amitié paradoxale illustre la richesse des débats mémoriels. Elle montre que des approches opposées peuvent coexister et se nourrir mutuellement. Comme l'écrit l'historien Annette Wieviorka, spécialiste de la mémoire de la Shoah : « Ces deux cinéastes ont contribué, chacun à leur manière, à faire entrer la Shoah dans la conscience collective. Leur dialogue, même conflictuel, est un héritage précieux. »

L'héritage d'un dialogue

Aujourd'hui, alors que les derniers témoins disparaissent, la question de la représentation reste cruciale. Les archives de l'IMEC, qui seront ouvertes au public en 2027, permettront de mieux comprendre cette relation unique. Elles montrent que l'amitié entre Spielberg et Lanzmann a survécu à leurs désaccords, preuve que la mémoire peut être un terrain de dialogue, même dans la divergence.

Pour les historiens, cette correspondance est une source précieuse. Elle éclaire les débats sur la transmission de la Shoah à l'ère du numérique, où les images de fiction côtoient les témoignages. Elle rappelle aussi que la mémoire n'est pas un bloc monolithique, mais un processus vivant, fait de tensions et de compromis.

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