Le Festival de Salzbourg a dévoilé, le 11 août 2026, une nouvelle création de Romeo Castellucci : Le Prêche de saint François d'Assise aux oiseaux morts. Dans une vision d'apocalypse, le metteur en scène italien transforme le célèbre épisode franciscain en une méditation funèbre sur la destruction de la nature. La pièce, présentée dans la Felsenreitschule, l'ancienne école d'équitation des princes-archevêques, a suscité des réactions contrastées, entre émerveillement et malaise.
Une scène de désolation
Dès les premières minutes, le public est plongé dans un monde dévasté. Des centaines d'oiseaux morts, empaillés, sont suspendus au-dessus de la scène, leurs plumages ternes contrastant avec la blancheur des murs de la Felsenreitschule. Castellucci, connu pour ses images puissantes et souvent provocatrices, remplace la douceur du récit originel par une atmosphère de fin du monde. Le saint, interprété par l'acteur allemand Alexander Fehling, apparaît nu, couvert de cendres, et adresse un long monologue aux oiseaux morts, comme une litanie désespérée.
La scénographie, signée par Castellucci lui-même, utilise la pierre naturelle du bâtiment historique pour créer un effet de chaos minéral. Des fissures apparaissent sur les murs, laissant échapper une lumière aveuglante. Les costumes, conçus par Chiara Venturini, mêlent des étoffes anciennes et des matières industrielles, renforçant l'idée d'une collision entre le sacré et le profane.
Un message écologique radical
Cette adaptation du Prêche aux oiseaux, l'un des épisodes les plus célèbres de la vie de saint François, ne se veut pas une simple illustration hagiographique. Castellucci en fait une parabole écologique : « Les oiseaux morts sont notre avenir si nous continuons à détruire la création », a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse. Il ajoute : « François parlait aux oiseaux parce qu'il les reconnaissait comme ses frères. Aujourd'hui, nous ne voyons plus que des carcasses. »
Le spectacle s'ouvre sur une vidéo montrant des images d'archives de catastrophes naturelles, des marées noires aux incendies de forêt, avant de se recentrer sur la scène. La musique, composée par le Français Raphaël Imbert, mêle des chants grégoriens à des bruits industriels, créant une bande-son dissonante qui accentue le sentiment d'urgence. Selon les critiques présents, la pièce dure environ 2 heures 30 sans entracte, une durée inhabituelle pour un festival qui privilégie souvent des formats plus courts.
Un accueil mitigé
Les réactions du public sont partagées. Certains spectateurs ont salué une « expérience inoubliable », tandis que d'autres ont exprimé leur malaise face à tant de noirceur. Le critique du Salzburger Nachrichten, Peter Grubmüller, écrit : « Castellucci nous confronte à notre propre responsabilité dans la mort de la nature. C'est un spectacle nécessaire, mais difficile à supporter. » En revanche, la Frankfurter Allgemeine Zeitung évoque une « mise en scène magistrale, mais d'un pessimisme absolu ».
Malgré ces réserves, le Festival de Salzbourg a annoncé que les représentations affichaient complet, avec un taux de remplissage de 98 %. Le directeur du festival, Markus Hinterhäuser, a défendu ce choix : « Nous avons besoin d'art qui dérange, qui nous force à réfléchir. Castellucci est l'un des rares artistes capables de le faire avec une telle puissance. »
Un contexte historique et religieux
Le Prêche aux oiseaux est un épisode rapporté par les biographies de saint François d'Assise, notamment par Thomas de Celano. Selon la légende, le saint s'adressa aux oiseaux près de Bevagna, en Ombrie, et ceux-ci l'écoutèrent avec attention. L'épisode est souvent interprété comme un signe de l'harmonie entre l'homme et la nature, chère à la spiritualité franciscaine. Castellucci, qui se dit athée mais fasciné par le sacré, a choisi de subvertir cette image idyllique.
Le metteur en scène italien, âgé de 64 ans, est une figure majeure du théâtre contemporain. Il a déjà présenté à Salzbourg en 2023 une version de La Divine Comédie qui avait fait scandale. Sa nouvelle création s'inscrit dans la lignée de ses œuvres, souvent marquées par une esthétique de la catastrophe et une interrogation sur la condition humaine.
Une production qui interroge
Au-delà de la polémique, cette mise en scène pose des questions essentielles : quel est le rôle de l'art face à l'urgence climatique ? Peut-on encore représenter la beauté du monde quand celui-ci est menacé ? Castellucci apporte une réponse radicale : en montrant la mort, il espère éveiller les consciences. « Je ne veux pas donner de leçons, dit-il, mais je veux que le public reparte avec cette image des oiseaux morts gravée dans sa mémoire. »
La pièce est jouée jusqu'au 28 août dans le cadre du Festival de Salzbourg, qui se tient chaque été en Autriche. Le festival, fondé en 1920, est l'un des plus prestigieux au monde, accueillant chaque année environ 250 000 spectateurs. Cette année, la programmation met l'accent sur des œuvres engagées, avec notamment une exposition consacrée à l'artiste autrichien Hans Haacke, connu pour ses installations critiques.
En attendant, les discussions se poursuivent sur les réseaux sociaux, où le hashtag #SalzburgFrançois est devenu tendance en Autriche. Les avis sont tranchés : certains y voient un chef-d'œuvre, d'autres un spectacle morbide. Mais tous s'accordent sur un point : cette vision d'apocalypse ne laisse personne indifférent.



