Sexisme dans les écoles de jeu vidéo : des témoignages édifiants
« Toi pour avancer il te faut un homme », « Moi je ne lui parle pas à elle parce qu’elle est moche »… Ces propos, rapportés par des étudiantes, illustrent le climat parfois hostile qui règne dans certaines écoles spécialisées dans le jeu vidéo. Le milieu du gaming, tant dans la création que dans la production, reste marqué par une forte masculinité et des comportements sexistes. Des affaires retentissantes, comme celle chez Ubisoft, ont mis en lumière des pratiques problématiques au sein de l'industrie.
Des commentaires déplacés et du harcèlement
20 Minutes a recueilli les témoignages de trois femmes, anciennes étudiantes ou encore en formation, issues d'écoles parisiennes. Toutes décrivent une ambiance plus ou moins sexiste, et par précaution pour leur carrière, elles ont choisi de rester anonymes.
« Je m’attendais à intégrer un univers très masculin et machiste, et mon appréhension s’est vite révélée justifiée », confie Coralie*. Dès son arrivée en bachelor game design, elle a constaté la faible présence féminine : seulement cinq femmes pour trente-cinq élèves. « Très vite, les filles et moi nous avons eu des remarques sur nos capacités à faire notre travail », explique cette jeune femme de 24 ans. « On nous disait que nos projets étaient trop « girly », on était dénigrées alors que nous faisions partie de la moyenne haute de la classe. » Après un devoir sur la place des femmes dans le jeu vidéo, elle a même été traitée de « féminazie ».
Elise a, quant à elle, subi des commentaires inappropriés tels que : « celle-là, je ne lui parle pas parce qu’elle est moche », des regards insistants et des propos lourds. Les élèves n'étaient pas les seuls responsables : « certains intervenants avaient des propos assez choquants : l’un d’eux, lors d’un débat sur le fait d’avoir une petite amie en IA a dit : « De toute façon, que ce soit pour une IA ou une femme, il y a un bouton silence sur les deux, simplement il y en a une où il faut taper plus fort dessus. » » Déjà diplômée et en CDD, elle souligne que « chaque fin de cursus » l’avait amenée « à reprendre des antidépresseurs ».
Constance, étudiante en programmation, a dû quitter son école à cause du harcèlement d'un élève. « Plusieurs fois par jour, ce garçon lui envoyait des messages rabaissants. « Plusieurs fois il m’a répété qu’il fallait que je trouve un mari pour réussir dans la vie par exemple, donc j’ai fait le choix de déposer une main courante pour que ça s’arrête. » Quatre ans plus tard, en dernière année de Mastère dans une autre structure, elle est soulagée de pouvoir travailler sereinement.
Les écoles se mobilisent pour l'inclusion
Face à ces situations, certaines écoles mettent en place des actions pour prévenir les incidents. « Les écoles sont malheureusement un reflet de notre société, déplore Brice Roy, directeur de l’ICAN à Paris. Nous mettons en place des ateliers, des formations et des cours pour prévenir au maximum ces incidents. » Pour cet ancien game designer, l'écoute des plaintes et la sécurité des élèves sont primordiales. « Cette année nous avons dû faire face à un cas de harcèlement sexiste. Nous avons encouragé l’élève à porter plainte, nous avons séparé les élèves en conflit, le tout dans le respect de la présomption d’innocence. »
Karin Houpillart, directrice de l’ISART, partage cette approche. Depuis 2020, cette école propose des séances de prévention sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) et des cours sur la représentation des femmes. En 2023, l’ISART a commandé un audit à l’Observatoire national des violences sexistes et sexuelles. « Nous avons eu recours à eux pour savoir si ce que nous faisions était efficace. Elles nous ont notamment indiqué qu’il y avait trop de sexisme dans nos classes. » Suite à cet audit, l'école a mis en place des mesures via sa Commission éthique, incluant des « tickets éthiques » pour signaler anonymement des faits, des formations pour le personnel et un partenariat avec Women Safe pour une aide juridique gratuite.
La parité, un enjeu crucial
« Pour mieux sensibiliser, il faut aussi qu’il y ait une parité dans les écoles », ajoute Karin Houpillart. À l’ISART, où le comité de direction est paritaire, recruter plus d'étudiantes et d'intervenantes est devenu essentiel. « Pour attirer des femmes il faut aussi qu’il y en ait dans les studios et améliorer la représentation dans les jeux. Nous essayons aussi de faire connaître notre métier avec des ateliers découverte paritaires ou adressés aux femmes. »
Marie-Lou Dulac, présidente de l’association Women In Games, souligne l'importance de cette question. « Nous avons remarqué, avec les difficultés que connaît l’industrie française, une régression du nombre de femmes présentes dans les studios. En 2025 on compte seulement 20 % de femmes, pour 24 % les années précédentes. » Pour elle, ces chiffres doivent être surveillés et améliorés pour créer une industrie du jeu vidéo plus saine et représentative.



