La décision controversée de la CAF amplifie la crise autour de la CAN 2025
La décision de la Confédération Africaine de Football (CAF) de retirer l'organisation de la Coupe d'Afrique des Nations 2025 au Sénégal pour l'attribuer au Maroc ne referme pas la crise : elle l'amplifie considérablement. Ce qui devait constituer un épilogue devient en réalité un nouveau point de départ, celui d'un bras de fer juridique qui semble presque inévitablement devoir se jouer devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS).
Un litige qui révèle les fragilités de la gouvernance du football africain
Derrière l'argument réglementaire brandi par l'instance continentale se dessine une bataille bien plus vaste et complexe. Jurisprudence incertaine, décisions contradictoires, soupçons d'ingérence : ce dossier met à nu les fragilités structurelles de la gouvernance du football africain. À ces problématiques s'ajoutent des enjeux d'image, de pouvoir et d'influence considérables, dans un contexte où le Maroc se projette déjà activement vers l'organisation de la Coupe du Monde 2030.
Mansour Loum, journaliste sportif et rédacteur en chef de Sport News Africa, décrypte les multiples enjeux en cours dans cette affaire qui dépasse largement le cadre sportif.
Le parcours chaotique d'une décision contestée
Comment passe-t-on d'une victoire validée du Sénégal à un titre attribué au Maroc ? C'est un cas classique de litige entre deux parties qui contestent une décision. Il y a quelques semaines, la commission disciplinaire de la CAF avait validé la victoire du Sénégal, avec des sanctions à la clé. Mais comme souvent en justice, la partie insatisfaite – en l'occurrence le Maroc – a fait appel, estimant ces sanctions inadaptées.
Le jury d'appel a jugé ce recours recevable et a rendu une décision totalement opposée. C'est précisément à ce niveau que naît la polémique majeure : on a le sentiment que deux affaires différentes ont été jugées, créant une confusion préjudiciable à la crédibilité de l'instance.
La perspective d'un recours devant le Tribunal Arbitral du Sport
Pourquoi cette décision est-elle si vivement contestée ? Parce qu'elle contredit frontalement la première décision rendue. Dans ce type de situation particulièrement sensible, il est presque inévitable que l'affaire se poursuive devant une juridiction supérieure. Tout indique que le dossier va effectivement finir devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS), dont la décision sera définitive et sans appel.
Le TAS est une juridiction internationale indépendante basée à Lausanne, composée d'experts en droit du sport. Pour la saisir, il faut déposer un dossier complet et s'acquitter de frais importants. Si le recours est jugé recevable, un panel d'arbitres est constitué pour rendre une décision définitive, selon des mécanismes similaires aux juridictions civiles classiques.
Les bases juridiques du futur arbitrage
Le Sénégal peut-il encore récupérer son titre ? Oui, absolument. La décision de la CAF peut être cassée par le TAS. Et surtout, une fois que le TAS tranche, il n'y a plus de recours possible : c'est la juridiction suprême du sport mondial.
Sur quels éléments le TAS va-t-il se baser ? Principalement sur la jurisprudence établie et sur les faits avérés. Le TAS considère généralement que l'arbitre est le maître du jeu, et ses décisions sont difficiles à contester, sauf dans des cas exceptionnels comme des faits avérés de corruption ou un match manifestement truqué.
C'est d'ailleurs ce qui s'était produit lors d'un match de qualification pour le Mondial 2018 entre le Sénégal et l'Afrique du Sud. La rencontre avait été rejouée après la preuve d'une manipulation avérée.
Les précédents et la jurisprudence en droit du sport africain
Dans l'affaire qui concerne le Maroc et le Sénégal, plusieurs juristes spécialisés en droit du sport soulignent que le rapport officiel de l'arbitre – mentionnant 120 minutes de jeu et une victoire du Sénégal – constitue un élément central et déterminant. De plus, la jurisprudence tend à considérer que lorsque le match reprend et va à son terme, le résultat final prévaut dans la majorité des cas.
Existe-t-il des précédents similaires dans le football africain ? Oui, notamment en 2019 en Ligue des Champions Africaine, lors d'un match entre la Tunisie et le Maroc. Pour un litige lié à un penalty et à une défaillance de la VAR, l'équipe marocaine avait quitté le terrain. Le match n'avait alors jamais repris. L'arbitre avait finalement acté la fin de la rencontre et validé une victoire sur tapis vert de l'équipe tunisienne.
Le Maroc avait contesté cette décision en saisissant le TAS, alors que la CAF avait initialement envisagé de faire rejouer le match, créant ainsi un précédent intéressant pour l'affaire actuelle.
Les interrogations sur la crédibilité de la CAF
Êtes-vous surpris par cette tournure des événements ? Pas du tout. Vu les enjeux considérables d'une finale de CAN, il était évident que l'affaire irait jusqu'au TAS, que ce soit du fait du Maroc ou du Sénégal. Les délais de deux mois entre les différentes décisions interrogent sérieusement sur la crédibilité de la CAF et alimentent des critiques parfois sévères à l'égard de l'instance continentale.
Quelques jours seulement après une première décision rendue par une commission censée être indépendante, le président de l'instance, le Sud-Africain Patrice Motsepe, s'est exprimé publiquement pour en relativiser la portée, estimant que les sanctions n'étaient pas suffisamment fortes. Cette intervention pose une question de principe fondamentale : celle de l'indépendance réelle des organes disciplinaires de la CAF.
La politisation croissante du football africain
L'image du football africain est-elle durablement écornée par cette affaire ? Clairement, oui. Cette affaire démontre de manière éclatante que le football ne se joue pas seulement sur le terrain. Il existe des enjeux politiques, économiques et d'image considérables, notamment pour le Maroc qui prépare activement la Coupe du Monde 2030. Cette CAN représentait un véritable test grandeur nature pour montrer que le pays est prêt à organiser des événements majeurs.
Tout cela montre à quel point le football est profondément politisé aujourd'hui. On aime répéter que le football n'est pas politique, mais en réalité, c'est le sport le plus politisé et le plus influencé par les enjeux hors terrain.
Les tensions internes au sein de la CAF
Patrice Motsepe se trouve aujourd'hui sous pression considérable. Que se passe-t-il réellement au sein de la CAF ? Le problème de fond, c'est qu'on a progressivement oublié que le football est d'abord et avant tout un jeu. Aujourd'hui, la CAF est devenue une machine essentiellement tournée vers le business et les aspects économiques.
C'est logique dans une certaine mesure : son président est un homme d'affaires reconnu, et les enjeux économiques sont effectivement importants pour le développement du football continental. Mais on a le sentiment que tout est désormais guidé par les chiffres : recettes, droits TV, expansion des compétitions… souvent au détriment du jeu lui-même et de son essence sportive.
Les scénarios possibles pour la suite
Que va-t-il se passer maintenant ? Les Sénégalais vont-ils devoir rendre le trophée et tout ce qui va avec ? Le Sénégal va très probablement saisir le TAS dans les plus brefs délais et demander la suspension immédiate de la décision contestée. En attendant la procédure d'arbitrage, tout peut être gelé, préservant ainsi le statu quo.
Ensuite, deux scénarios principaux se dessinent : soit le TAS confirme la décision de la CAF et le Sénégal devra alors restituer le trophée, soit il l'annule complètement et le titre sera définitivement maintenu au Sénégal. Dans les deux cas, cette affaire laissera des traces durables dans les relations footballistiques africaines et posera des questions fondamentales sur la gouvernance du sport continental.



