Le chemin vers la parentalité peut être parfois long, parsemé d'épreuves et de douleurs. C'est ce dont témoigne l'autrice et humoriste Rosa Bursztein dans son livre La peur au ventre, paru chez Grasset début mai. Un récit cathartique où elle raconte les deux fausses couches qu'elle a traversées avant de tomber enceinte de sa petite fille.
Elle écrit sur cette tempête de vulnérabilité et de sentiments qui peuvent entourer ces épreuves, la déception, la tristesse, l'incompréhension ou encore la culpabilité. Mais aussi la façon dont la vie continue malgré les peines. Elle y parle aussi de son métier d'humoriste et d'un monde parfois féroce pour les femmes, ainsi que de sa mère bien-aimée, presque indissociable d'elle. Nous avons rencontré Rosa Bursztein.
« La peur au ventre », un titre qui s'est imposé
« La peur au ventre », c'est un titre qui s'est imposé à vous pour raconter votre parcours pour devenir mère ?
J'avais pensé à plusieurs titres comme « Ma mère adorée », « Fifille » ou encore « Journal de procréation ». Mais « La peur au ventre » me permettait de réunir mon envie d'avoir un ton un peu thriller – malgré l'autofiction –, avec une tension sous-jacente, tout en parlant des femmes, de ma mère et de maternité, en suspens pour moi, dans le désir et la projection. Cela parle aussi de cet endroit de ma vie où je me sens encore prisonnière de l'amour pour ma mère, sans réussir à le devenir moi-même.
Pourquoi parler des fausses couches ?
Pourquoi était-ce important de parler des fausses couches que vous avez traversées ?
Au moment où ça m'est arrivé, j'avais l'impression d'avoir manqué de récits, de livres, de films, même si on a de plus en plus de chiffres sur ce sujet et qu'il y a des ouvrages importants. Après ma première fausse couche, on m'avait offert Trois mois sous silence de Judith Aquien sur ce silence autour du premier trimestre, ces grossesses non reconnues, sans attestation, sans congé, sans rien. J'avais aussi envie d'histoires personnelles et quasiment banales, de cette tragédie quotidienne des femmes. Cela s'inscrit aussi dans un mouvement où on a encore besoin de lever le voile sur beaucoup de sujets, notamment sur notre santé. On est encore dans une société ultra-capitaliste où il faut pouvoir performer malgré ces périodes de notre vie.
Une situation de grande vulnérabilité
Vous écrivez ressentir de nombreuses émotions : la tristesse, la culpabilité, l'incompréhension, une impression de « ratage »... Une situation de grande vulnérabilité dont on parle encore trop peu ?
Les fausses couches entraînent aussi parfois un sentiment de trahison. On se dit : « j'ai mes règles depuis que j'ai 13 ans, je suis censée accomplir ça. » Mais d'un coup, si je rate, est-ce que je suis encore une femme ? Et est-ce que je vais rendre fière mes parents, ma mère ? Il y a aussi une grande pression, souvent familiale et sociale, et donc une immense angoisse qui rend vulnérable. On peut perdre la confiance en soi et il peut y avoir une déflagration générale. Pour moi ça a été à travers l'épreuve des fausses couches, mais je pense qu'il y a également un gros sujet sur la fertilité, les parcours PMA. Comment tient un couple quand un désir d'enfant ne se réalise pas tout de suite, ou différemment ? Dans un monde où, avec les réseaux sociaux, c'est toujours la best life très performative qui est mise en avant, on a aussi besoin de récits sur la vulnérabilité. Pas la faiblesse au sens péjoratif, juste la vie qui est fragile et qui tient à un fil.
Le métier d'humoriste face à l'épreuve
Malgré ce que vous traversez, vous continuez votre métier d'humoriste, multipliant les déplacements et les représentations. Un métier particulièrement difficile à concilier avec ces épreuves ?
Le lendemain de ma première fausse couche, je devais être en tournée à Aix-les-Bains. Je saignais, j'avais mal au ventre, je me demandais comment j'allais y arriver. Mais au final, sur scène, je ne pensais plus, je jouais, j'entendais les rires et ça me portait. Mais plus globalement et au-delà de mon métier, c'est très dur de travailler dans ces conditions. En ce qui me concerne, lors de ces trois grossesses, ce sont les premiers trimestres qui ont été les plus violents en termes de symptômes et de fatigue. On est tiraillés entre la nécessité de travailler pour gagner nos vies et celle d'écouter notre corps. A la suite de ma deuxième fausse couche, on a découvert après une batterie d'examens que j'avais un résidu de placenta dans l'utérus, j'ai donc subi une hystéroscopie opératoire puis je suis retournée travailler le lendemain, dans un état d'épuisement. J'avais fait la même chose quand j'avais congelé mes ovocytes. Parce que j'avais trop peur de me faire virer. On vit dans une société super violente où cultiver ce sentiment est aussi un moyen de pression de nos boss.
Le créneau de la parentalité dans l'humour
A travers le personnage de Lou Vega, vous évoquez les humoristes qui cartonnent en ce moment autour de la parentalité et suscitent chez vous à la fois envie et crispation. Ce créneau vous attire ou vous agace ?
Ce personnage attise ma jalousie parce qu'elle est aimée mais aussi parce qu'elle peut faire des blagues sur la maternité au moment où moi je désire tant devenir mère mais ne le suis pas. J'ai beaucoup d'admiration pour les humoristes qui réussissent à rendre drôle les affres de la parentalité. Et si ça marche, c'est qu'il y a un besoin de dédramatiser, de désacraliser. Moi-même je m'y essaie à ma manière. Je suis peut-être moins mainstream que d'autres mais j'ai l'objectif de toucher des gens. Mon père était producteur de films d'arts et d'essai de réalisateurs étrangers et je me souviens qu'il travaillait très longtemps pour faire des films très beaux, qui étaient sélectionnés dans des festivals, mais qui touchaient assez peu le public, hélas. C'est toujours un peu mon obsession de me dire comment continuer à être exigeant envers soi, tout en touchant le public.
Une carrière différente pour sa fille
Vous dites que vous souhaitez une carrière différente à votre fille, qu'elle ne soit pas obligée comme vous de « toujours montrer la plaie béante ». Que voulez-vous dire ?
Se servir de soi, aller creuser ce qui fait un peu mal pour essayer d'être le plus intime, le plus universel, ce n'est pas toujours bien compris. Certains peuvent se demander pourquoi je raconte ma life. Moi-même je me suis posée la question pendant les deux années d'écriture de ce livre. Et quand j'ai eu les premiers retours de lectrices qui m'ont dit que leur vie était comme la mienne, j'ai compris que c'était pour ça que je le faisais. Mais c'est quand même particulier de s'exposer et mettre en scène son quotidien. Après, elle fera ce qu'elle veut et si elle est heureuse, je le serai pour elle.
La relation avec sa mère bouleversée par la naissance
Dans ce livre vous parlez aussi beaucoup de votre mère, très présente dans votre vie. La naissance de votre fille a-t-elle bouleversé cette relation ?
J'ai l'impression d'avoir un peu plus le sens des limites depuis que je suis mère. Je me rends compte aussi qu'il faut absolument que ma mère apprenne à être heureuse et profiter du moment présent. Quand j'étais célibataire, pour elle il fallait que je sois en couple. En couple, il fallait qu'on ait un enfant. Et quand j'étais enceinte, à partir de mon huitième mois, il fallait que j'accouche. C'est peut-être pour ça que ma fille est arrivée en retard d'ailleurs. Puis après sa naissance, elle était obsédée par le moment où elle ferait ses dents, où elle se tiendrait droite... D'un côté, j'ai mon mec qui est nostalgique de quand elle était tout bébé et de l'autre ma mère qui attend l'étape d'après ! Mais chaque chose en son temps. Je lui dis plus concrètement qu'il faut profiter de ce moment de bonheur, même si cela la rend très pudique. Je deviens peut-être encore plus la mère de ma mère maintenant que je le suis moi-même.
La sortie du livre chez Grasset
Ce livre est publié chez Grasset, que vous avez quitté comme de nombreux auteurs après le limogeage de son PDG Olivier Nora. Cela complique-t-il la sortie de votre récit ?
J'espère que mon livre trouvera malgré tout ses lecteurs. Olivier Nora était le garant de la liberté éditoriale, de l'indépendance, de la pluralité. C'est dramatique de voir que Vincent Bolloré veut broyer ça. C'est effrayant et très dangereux. Mais c'est aussi magnifique de voir qu'autant d'auteurs peuvent dire non. Il faut que tout le monde commence vraiment à anticiper 2027 et à faire très attention à ce qui est publié, à la propagande en cours. Après, n'oublions pas aussi qu'au-delà des auteurs, Grasset est une maison où plein de gens travaillent depuis des années, font un travail exceptionnel et étaient très attachés à Olivier Nora et à sa pensée.



