Les Gueules Rouges : conditions de travail dantesques dans les mines de bauxite du Var
Gueules Rouges : enfer minier dans le Var

« Dans une mine, il fait noir, il y a de l'humidité dans l'air, de la poussière et surtout beaucoup de bruit à cause des pompes en action, des engins et des outils », se souvient Alain Duffaut, électromécanicien dans les mines jusqu'à leur fermeture. Travailler dans les mines reste un métier dur. « Une fois, un engin avait déchenillé et il a fallu le réparer dans la boue et dans l'eau, cela nous a pris des heures, se souvient-il. Et c'était primordial si la machine n'était pas remise en état, la mine était à l'arrêt. » Couverts de poussière rouge à la fin de leur journée de travail, les ouvriers des mines se voient vite affublés d'un surnom : les Gueules rouges.

Des conditions de travail dantesques

Avant l'ère de la mécanisation, les conditions de travail dans les mines de bauxite étaient dantesques, et ce dès le premier chantier ouvert en 1876, trois ans après la découverte des gisements dans le Var. Si certains gisements étaient exploités à ciel ouvert, la grande majorité de la ruée vers l'or rouge s'est réalisée sous terre. Des puits étaient creusés, ou des plans inclinés sur des centaines de mètres pour accéder au filon. Dès le début, le recours aux explosifs était de mise. « L'outillage est rudimentaire. Dans le rocher, on fait les trous à la barre à mine. L'explosif est souvent de la poudre noire comprimée, mais aussi de l'explosif Favier, parfois de la dynamite », notait M.-L. Bourdoire dans Si la bauxite m'était contée. Les coups de mines se faisaient à l'aide d'une mèche allumée à distance. Ce n'est qu'à partir de 1947 qu'ont été introduits les tirs électriques. « Ça brûle ! », criait-on dès qu'une mèche était allumée. S'ensuivait une énorme déflagration, de la fumée, de la poussière et le minerai désagrégé, qu'il fallait trier et charger.

L'extraction à la force des bras ou des animaux

« Quand l'extraction se fait par le puits ou la descenderie, on remonte les produits au moyen de treuils à bras. Les treuils eux-mêmes sont quelques fois en bois, décrivait M.-L. Bourdoire. Dans les puits, pour alléger les bennes, on les confectionne en osier ou encore on utilise les barriques de pétroles de 180 litres coupées en deux. Et pendant les journées de 10 heures, deux hommes actionnaient le treuil. Les déblais étaient transportés à la brouette. » Dans certaines mines, les ânes et chevaux étaient en charge de tracter les bennes de 800 kg chacune. « Les pauvres bêtes ne sortaient jamais de la mine, car la lumière du jour les rendait aveugles », rapporte Jérémy Bionda, responsable d'accueil du public au musée des Gueules rouges à Tourves. Un aller simple pour les animaux, gérés par un maréchal-ferrant, qui se reposaient dans des écuries aménagées au fond. « Il y a eu des ânes jusqu'à la fin du Rigoulier vers 1958 », a raconté Filri Nello, mineur à partir de 1951 à 29 ans.

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L'évolution de l'outillage et la solidarité ouvrière

Ce n'est que tardivement que l'outillage a évolué : les ânes et chevaux ont été remplacés par des locotracteurs, puis les tapis roulants sont entrés en jeu. Mais avant l'introduction de ces machines, c'était le rôle du manœuvre de faire rouler les wagonnets remplis de roches vers la surface. Une tâche titanesque pour les mineurs, payés à la tâche de manière individuelle ou collective. Une grande solidarité régnait parmi les ouvriers. Les mineurs se mettaient d'accord entre eux sur le tonnage à réaliser. À Mazaugues par exemple, c'était 11 wagonnets de 800 kg, soit 9 tonnes par équipe de deux chaque jour. « Avant de partir de la mine, on se retrouvait ensemble. Parfois il en manquait un qui n'avait pas fini et on allait le voir : - Qu'est-ce qui t'es arrivé ? - Je n'ai pas fini, il me reste encore deux wagons. Alors, on s'y mettait tout, on chargeait les deux wagons », se souvient Adolphe Mulas, mineur dès l'âge de 14 ans en 1923 à Mazaugues.

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L'eau et les effondrements, dangers permanents

Travailler dans les mines, c'est lutter contre les éléments. « Le problème des infiltrations d'eau a toujours été préoccupant dans les mines de bauxite, rappelle Claude Arnaud dans son ouvrage Les Gueules rouges. Cela donne lieu à des venues d'eau permanentes, et parfois exceptionnelles, des “coups d'eau”, lesquelles effraient souvent les ouvriers. » Creuser sans percer une poche d'eau ou la paroi d'une nappe phréatique était un enjeu majeur. « Un jour, deux mineurs, un père et son fils travaillaient au fond d'une mine. Ils ont malencontreusement percé une poche d'eau tellement violente qu'elle a fait s'effondrer le plafond. Coincés dans une bulle, les deux ouvriers n'ont pas survécu. Dès lors, jamais deux membres d'une même famille ne travaillaient sur le même chantier », raconte Jérémy Bionda. En 1928, à la Baume, Joseph Mavilla, mineur à Mazaugues, se souvient d'un puits à dénoyer : « On a commencé à vider le puits ; il nous a fallu plus d'une semaine pour le dénoyer au rythme de 200 bennes par jour, la benne faisant près d'une tonne. » Les effondrements étaient aussi une crainte constante. La bauxite est friable, l'argile aussi, contrairement au calcaire. Les boiseurs réalisaient des coffrages en pin pour soutenir la cavité. « Le pin craque en cas de mouvement de roche, dès lors, les mineurs savaient qu'il fallait vite partir s'ils entendaient le bois chanter », rappelle Jérémy Bionda. Malgré tout, les accidents étaient fréquents : « Il n'y a pas eu beaucoup d'ouvriers tués dans les mines de bauxite, mais de nombreux accidents : des jambes cassées, des ouvriers renversés ou écrasés par un engin en mouvement », résume-t-il.

Les avancées sociales des années 1930

Il a fallu attendre près de 45 ans d'exploitation pour que le syndicalisme s'ancre réellement parmi les ouvriers. À partir des années 1920, des conflits secouent les exploitations. En février de cette année, une grève aux mines du Cannet pour une augmentation de salaire obtient gain de cause : 1 F de plus par heure pour les mineurs, 0,50 F pour les manœuvres. En mai, 260 ouvriers voient leur lutte fructueuse. En 1925, la grève à Engardin est un échec. Ce n'est que dans les années 1930 que le mouvement prend de l'ampleur. « En 1936, c'était un mouvement très important. Tout le monde était pour la grève. Il y avait des collectes dans les villages voisins ; les paysans donnaient des pommes de terre pour alimenter les familles », se souvient Eugène Mulos, ouvrier depuis 1933 chez Bauxites de France à Mazaugues. La convention collective de 1936 apporte de nombreux avantages : une véritable pause méridienne (au lieu de vingt minutes au fond), des réfectoires, et un transport pour tous les mineurs (article 22). Après la Seconde Guerre mondiale, la bauxite varoise est intégrée au régime minier, un tournant social supplémentaire.

La fin d'une épopée

En 1986, le groupe Pechiney, principal exploitant, fermait une de ses mines. La première d'une longue liste. Coup de départ de la fin d'une épopée industrielle qui a placé pendant un demi-siècle le Var et la France comme premier producteur de bauxite au monde. Angelo Modica Amore, entré sur le tard, a participé à la fermeture des mines en 1989 ; il était même de la dernière remontée. Les Gueules rouges, avec leur poussière et leur solidarité, restent dans la mémoire du Var.