L'histoire du corps gros au cinéma débute en 1913 avec Roscoe Arbuckle, surnommé Fatty, qui pèse 136 kilos et entre chez Mack Sennett. Dans Fatty et le voleur, il incarne un policier stupide maltraité par les voyous. Bien qu'il ne soit pas encore la vedette de la série, le public rit de le voir revenir au commissariat en caleçon. Même les gros dans la salle rient, peut-être un peu jaune. Arbuckle tournera 45 films de la série Fatty avant de prendre le contrôle de sa carrière, quitter Sennett, produire et réaliser ses propres films, rivalisant avec Charlie Chaplin. Le rire change de camp : le gros ridicule devient intelligent, gagne à la fin et lance les tartes à la crème.
Oliver Hardy et le gros puissant
La voie est ouverte pour Oliver Hardy, qui trouve en Stan Laurel un souffre-douleur à sa mesure. Pour la première fois, le gros du cinéma, tout en restant ridicule, devient un personnage puissant. L'énormité des bêtises qu'il commet impunément mesure l'ampleur de son pouvoir.
Le gros cruel et élégant : Sydney Greenstreet
John Huston libère définitivement le gros de ses attributs burlesques en confiant à Sydney Greenstreet le rôle de Kasper Gutman, le caïd obèse du Faucon Maltais (1941). La cruauté du personnage dépasse son obésité, et son élégance vestimentaire le confirme du début à la fin du film. Orson Welles incarne quant à lui l'inexorable empâtement, du svelte Citizen Kane (1941) au pachydermique Falstaff (1965), en passant par La Soif du mal (1958), où l'obésité devient métaphore de la corruption.
La révolution queer des années 1970
En 1972, John Waters réalise Pink Flamingos, qui célèbre l'union et la fierté naissante des deux dernières persécutions sociales : les gros et les gays. Divine (Harris Glenn Milstead) est gros, trans, élu « l'être vivant le plus dégoûtant de la planète ». Le film fait divertissement de toutes les abjections, déviances, crimes sexuels, trafics d'enfants, le tout recouvert d'une insulte permanente au bon goût. Comme souvent dans les années 1970, on ne pouvait pas aller plus loin, alors on recule, on récapitule, on s'autoanalyse et surtout, on monétise.
Cent vingt ans après : le jeune Hadrien Hussein
Cent vingt ans après la série des Fatty, le jeune Hadrien Hussein promène sa surcharge pondérale, nichons à l'air, dans les allées du camping de Chaleur, le film de Stéphane Demoustier.
Le scandale du fat suit dans DTF St. Louis
On regarde aussi DTF St. Louis, la mini-série de Steven Conrad sur HBO. DTF est l'acronyme de Down To Fuck (prêt à baiser), Saint Louis étant la ville où cette application de rencontre a été créée pour les plans cul immédiats. Mais le vrai sujet de la série n'est pas les désirs coupables de Clark Forrest (Jason Bateman), c'est le corps de Floyd Smernitch (David Harbour), ce ventre qui l'encombre, gêne son gosse, dégoûte sa femme, l'ostracise dans sa vie sociale. L'intrigue ne porte pas sur le meurtre de Floyd, retrouvé dans les vestiaires de la piscine municipale avec une canette de Bloody Mary et un magazine ouvert sur la photo d'un Apollon nu, qui n'est autre que Floyd vingt ans plus tôt. Ce qui scandalise dans DTF St. Louis, c'est que le ventre de Floyd n'est qu'un costume de gros, un fat suit. Comme il y a eu le scandale des blackfaces, ces acteurs blancs qui se peignaient en noir pour jouer des rôles de Noirs.
Qu'est-ce qu'un acteur svelte sait de l'oppression des gros ?
Qu'est-ce qu'un acteur svelte peut savoir de l'oppression quotidienne subie par les gros dans notre société normative ? Rien. Il ne pourra que reproduire dans son jeu les clichés qu'il prétend dénoncer. Ou alors le wokisme est un peu fatigant, à la longue.



