« Je ne serais pas en vie sans eux. » « Eux », ce sont les bénévoles des Petits Frères des pauvres, une association qui lutte contre l’isolement social des personnes âgées précaires. Lui, c’est Bernard, 66 ans. La mort de sa femme l’a rendu « barge ». Il s’est retrouvé seul à la rue, « au plus bas ». Deux ans plus tard, il occupe un studio dans la résidence Yersin de l’association, à l’étage des « autonomes », dans le XIIIe arrondissement de Paris. Il paie 350 euros de loyer pour vivre dans une résidence qui lui permet de « voir du monde ».
Ce jeudi 21 mai dans la matinée, il est installé au café T-Kawa, en bas de l’immeuble, géré par l’association. À l’intérieur : une exposition de photos au mur, une machine à karaoké et un ordinateur à disposition des clients. Le lieu permet aux personnes seules de tout âge, et sans condition, de se rencontrer autour d’un thé ou d’un café à un euro. La plupart des tables sont occupées.
Le vieillissement de la population accroît le risque
En huit ans, le nombre de personnes en situation de « mort sociale » en France a bondi de plus de 150 %, passant de 350 000 en 2017 à 750 000 en 2025. « En 2030, si rien n’est fait, on passera la barre du million de citoyens qui n’ont plus aucun contact avec personne », avertit Yann Lasnier, délégué général des Petits Frères des pauvres.
Une hausse qui s’explique notamment par le vieillissement de la population — d’après les projections de l’Insee, à l’horizon 2050, plus du tiers de la population française aura plus de 60 ans — et une baisse des revenus. « Moins vous en avez, plus vous courez le risque d’être isolé. »
Patrick, un autre résident de l’étage des « autonomes » vient, comme à son habitude, prendre son café, ses baguettes sous le bras. Cet ancien guitariste est arrivé de Guadeloupe lorsqu’il avait 18 ans. À sa retraite, il s’est retrouvé seul et commençait à « vaciller », sans compagnie. Son assistante sociale l’a dirigé vers la structure. Aujourd’hui, il ne ressent plus la solitude et, parfois, il ressort même sa guitare pour donner des concerts au café.
« L’isolement social ne se résout pas avec une loi »
Derrière le comptoir, Catherine (le prénom a été changé) cherche aussi à rompre la solitude. Celle des autres comme la sienne. Ancienne employée à la Société générale, elle est bénévole au T-Kawa depuis huit ans. Elle n’était pas prête à prendre sa retraite : « C’était trop dur, je ne supportais pas d’être seule », se souvient-elle. Ici, elle parle toute la journée avec Angelica, une Colombienne arrivée en France pendant la crise sanitaire qui se forme au métier de barista. Mais surtout, avec ses habitués.
« Avant, je travaillais dans les beaux quartiers de Paris, avec des gens qui allaient plutôt bien dans leur vie, témoigne Catherine. Je ne me rendais pas compte qu’il y avait autant de misère en France. » À sa table, Bernard regrette : « L’État n’en fait pas assez pour les personnes isolées, elles sont livrées à elles-mêmes. » Sa voisine acquiesce : « On attend que les gens tombent tout au fond pour les aider. »
Si plusieurs partis politiques se sont emparés du sujet pour l’élection présidentielle, Yann Lasnier soutient que « l’isolement social ne se résout pas avec une loi ». Il faudrait d’abord « estimer son coût dans notre pays », qu’il chiffre à plusieurs milliards. L’association prône une politique des petits pas. « Ouvrir les restaurants scolaires aux personnes âgées, sensibiliser les commerçants du quotidien… » énumère son délégué général.
Des « chasseurs de solitude »
Installé au comptoir devant une menthe à l’eau, Jean-Marc, 66 ans, est un habitué. Il vit seul à Provins (Seine-et-Marne) avec son chat Tigrou, à 77 km au sud-est de Paris et fait plus d’une heure de trajet pour venir ici. Il a testé les cafés autour de chez lui, mais aucun n’est à la hauteur du T-Kawa. Ce qu’il n’ose pas dire, c’est qu’ici, on l’écoute.
« Ça peut-être humiliant de demander de l’aide », observe Gilles Guardiola, directeur du café et de la résidence. L’association ne peut accompagner qu’une petite partie des personnes isolées, car une majorité n’ose pas se déclarer. Et des lieux comme celui-ci peuvent « laisser le temps de demander de l’aide », selon lui.
Les Petits Frères des pauvres ont aussi mis en place les « chasseurs de solitude ». Un dispositif qui permet à n’importe qui, bénévole ou non, de prendre contact avec des personnes isolées pour leur offrir une compagnie.
C’est le cas de Sandrine, chasseuse de solitude depuis un an à Dreux (Eure-et-Loir). La quadragénaire a organisé, tous les samedis pendant six mois, des ateliers ludiques dans une maison de retraite. « Les pensionnaires m’attendaient, bien apprêtés, avec des sourires », rembobine-t-elle. Quand la direction a mis fin à la collaboration pour prendre un autre prestataire, « ça m’a fait mal », confie-t-elle. Lors d’un atelier, elle se souvient avoir demandé aux retraités d’écrire ce qu’ils aimaient et ce qu’ils n’aimaient pas. L’un d’eux avait inscrit au tableau : « J’aime pas qu’on m’oublie. »



