« Fa’aitoito ! » Au centre Te Tiare de Tahiti, on répète sans relâche les mêmes encouragements aux patients qui franchissent le seuil de l’établissement de rééducation. « En métropole, on traduirait par "Courage !" "Allez !" », expliquent Sophie Prud’homme et Karine Dalmat… à 17 000 kilomètres de là. Depuis le début du mois, l’infirmière et l’ergothérapeute ont intégré le centre Propara de Montpellier. En parallèle, un binôme montpelliérain a fait le chemin inverse.
Pour les patients, le chemin est à sens unique : « On a accueilli un premier Tahitien l’an dernier, trois autres sont aujourd’hui hospitalisés à Montpellier », indique Cécile Mauri, présidente de la Commission médicale d’établissement de Propara. Entre les deux structures, la collaboration « a commencé par l’histoire d’un patient », confirme Sandrine Galara, cadre de rééducation. Les professionnels de santé suivent désormais. Qu’est-ce qui rassemble des unités si lointaines, parfois dans leurs pratiques, en tout cas dans la culture, et surtout dans les moyens ?
« La rééducation, ce n’est pas que de la haute technologie »
Le centre de rééducation neurologique mutualiste montpelliérain est une unité « hyperspécialisée » comme il en existe une poignée en France, de manière quasi « confidentielle », expliquent les soignants. Patients paraplégiques et tétraplégiques y passent jusqu’à deux années pour retrouver un quotidien et une autonomie à leur sortie. Te Tiare est un centre SMR (soins médicaux et de réadaptation) au recrutement plus large et pour cause : « C’est le seul centre de rééducation de Polynésie française. On ne reçoit pas que des blessés médullaires, on a aussi des patients avec des séquelles d’AVC par exemple, ou des problèmes orthopédiques », explique Karine Dalmat. « Si les patients sont trop médicalisés, on ne peut pas les accueillir », ajoute sa collègue.
« On collabore depuis vingt ans avec Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, on a des antécédents de ce type de conventions », rappelle Cécile Mauri. « Ils ont des problèmes d’accès à des matériels, et aux pratiques. On leur apporte notre plateau technique pour des personnes qui ont besoin de soins chirurgicaux complexes, décisifs en termes d’espérance de vie, on transmet nos protocoles… Mais cet échange nous apporte aussi un regard différent sur des choses simples à mettre en place, la rééducation, ce n’est pas que de la haute technologie et je trouve ça génial », s’enthousiasme Sandrine Galara.
Le fauteuil toujours pas intégralement remboursé
Là-bas, Karine Dalmat rappelle que la CPS, la Caisse de prévoyance sociale, l’équivalent de notre « Sécu », ne rembourse toujours pas intégralement les fauteuils roulants alors que la mesure s’applique depuis décembre 2025 en métropole. Autre handicap : « Du fait de la distance géographique, on a un temps de latence qui peut monter à deux ou trois mois pour accéder à un matériel qui n’est pas immédiatement disponible. Du coup, on anticipe beaucoup, c’est le quotidien de nos pratiques », ajoute Sophie Prud’homme. Et on compose au quotidien avec les familles : « C’est le socle de la société. Elles sont présentes quasiment 24 h/24 h auprès des patients. » « Elles pallient le manque d’aidants professionnels, il faut les former », précise Karine Dalmat qui « tutoie tout le monde », et « appelle les patients par leur prénom ». C’est la règle.
« On cherche ce qui peut être transposable d’un établissement à l’autre, tout ne l’est pas », insistent les jeunes femmes. Notamment le rapport au handicap. Un drame, que l’on vive à Tahiti ou à Montpellier. Mais, dit Sophie Prud’homme, à Tahiti, « on est dans une certaine fatalité, une acceptation du handicap. La vie continue, on doit s’adapter. Et ça, ce n’est pas transposable ».



