En 2018, le Premier ministre avait déclaré « grande cause nationale » la lutte contre les violences faites aux femmes. En 2024, c’était la promotion de l’activité physique et sportive. Puis Michel Barnier et Sébastien Lecornu ont tour à tour choisi la santé mentale en 2025 et 2026. La liste des « Grandes causes » qui s’égrènent depuis 1977 ressemble un peu à un inventaire à la Prévert. Ce sont tantôt des associations, tantôt des enjeux qui reçoivent ce label : on y retrouve « le Secours populaire » (1991), « les Petits frères des pauvres » (1996), ou encore « la lecture » (2021).
La « Grande cause nationale » n’est cependant pas toujours Le Grand soir. Si elle ne permet pas de transformer en profondeur la situation, au moins devrait-elle chercher à envoyer un signal fort et augmenter la cohésion nationale autour d’une problématique, avec des objectifs et des enjeux pour la nation jugés supérieurs. Elle suscite alors des attentes et des espérances et donc, inévitablement et de manière presque inversement proportionnelle, des déceptions et de l’insatisfaction. La santé mentale, déclarée successivement deux années de suite « Grande cause » nationale par deux Premiers ministres successifs, ne devrait pas faire exception à cette règle.
Déstigmatisation et appropriation par le public
On évoque aujourd’hui plus facilement la santé mentale qu’autrefois. On en parle à l’école, en entreprise, dans le milieu agricole, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, en famille, sur les réseaux sociaux. Et on recourt plus volontiers qu’il y a seulement quelques années aux soins d’urgence pour des troubles de l’humeur ou des idées suicidaires. On voit aussi augmenter, ces dernières années l’anxiété et la dépression, les troubles et les déficits de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), les troubles du spectre de l’autisme (TSA), sans être certains de bien faire la part entre une réelle augmentation, une meilleure détection de ces troubles, voire un meilleur accès des patients au système de santé pour ce type de pathologies, les patients « osant » désormais consulter. Peut-être un peu des trois ?
De plus, on sort de la pandémie de Covid-19 qui aura eu des répercussions considérables - au moins durant les années 2020 et 2021 - sur l’éducation, la vie et la santé des enfants, des adolescents, des jeunes adultes et aussi de leurs parents et grands-parents. Confinements, fermetures de classe, téléenseignement, télétravail, port du masque... Toutes ces mesures sanitaires auront généré de l’anxiété et parfois de la dépression. Les séquelles laissées aussi par le virus, notamment les formes persistantes appelées Covid long, ont pu contribuer à altérer davantage la santé mentale des populations concernées, mais aussi à plus en parler, à mieux l’exprimer.
Fait-on mieux ou moins bien qu'avant ?
Le nombre de suicides diminue régulièrement en France. Il a baissé de plus de 30 % en trente ans et de 15 % dans les seules dix dernières années, avec 8 848 décès recensés en 2023, soit 13 décès pour 100 000 habitants, dont trois sur quatre concernaient des hommes. Si on devait en faire l’indicateur clé de la santé mentale des Français, on en conclurait qu’elle se porte de mieux en mieux avec le temps.
Cependant cette interprétation est à nuancer. D’une part, la France connaît l’un des taux de suicide les plus élevés d’Europe de l’Ouest, seules la Finlande et la Belgique ont des taux supérieurs et, d’autre part, des indicateurs également pertinents pour évaluer la santé mentale de la population montrent des tendances plus défavorables depuis quelques années. Ainsi la prévalence sur la vie entière des tentatives de suicide en France, qui était restée stable entre 2000 et 2017, a augmenté entre 2017 et 2021 de 6,2 % à 9,2 %. La prévalence de la dépression augmente également, avec 15,6 % des 18-79 ans atteints, tout comme l’anxiété (6,3 %). Les jeunes paient un plus lourd tribut que leurs aînés à cette dégradation des indicateurs de santé mentale.
Un enjeu de santé publique
Les altérations de la santé mentale sont responsables de pertes de sommeil, de fatigue, d’isolement social, de dépression et d’anxiété, de troubles du comportement alimentaire, d’addictions, d’automutilations et de violences domestiques. Elles sont responsables de troubles conjugaux et familiaux, de souffrance au travail, de baisse de performance scolaire ou professionnelle et d’absentéisme. Elles sont, encore, à l’origine de pertes de revenus dans les foyers et impactent la productivité et la richesse nationale par les coûts directs et indirects qu’elles induisent. Une nation a donc tout intérêt, tant sur les plans sanitaires, sociaux, qu’économiques et politiques, à considérer la santé mentale comme un enjeu prioritaire de santé publique. Prévenir et soigner les troubles mentaux, c’est protéger la santé de la population, son bien-être et son confort matériel.
En proposant de faire de la santé mentale une « Grande cause nationale », les Premiers ministres Barnier et Lecornu ont choisi délibérément d’en faire un enjeu majeur de santé publique. En auront-ils fait suffisamment, auront-ils suscité des espoirs trop rapidement déçus ou surestimé leurs propres capacités à changer la société française ? C’est possible. Mais reproche-t-on aux précédents gouvernements de n’avoir pas su empêcher la mortalité des marins malgré la « Grande cause nationale » du « Sauvetage en mer », déclarée en 2017 ? Leur en veut-on aujourd’hui de n’avoir pas su réduire le nombre de cas de maladie d’Alzheimer après qu’elle a été déclarée « Grande cause nationale » en 2007, ni encore fait reculer « la solitude » en 2011 ? Reconnaissons néanmoins que, durant une période donnée, ces causes ont pu bénéficier de la lumière des projecteurs, parce qu’elles semblaient négligées, ou parce que - plus ou moins confusément - nos gouvernants pensaient qu’ils pouvaient par leur action contribuer un peu à améliorer la situation.
Ces « Grandes causes nationales » sont en quelque sorte le reflet des utopies que l’on veut bien octroyer à nos gouvernants. La ministre de la Santé a annoncé récemment vouloir que les adolescents et les jeunes bénéficient d’une assistance prioritaire en cas de besoins de soins de santé mentale, « car repérer et agir précocement est gage d’efficacité ultérieure en termes de prévention et de traitements ». C’est certes une intention louable, mais il reste à voir quelle sera la faisabilité de la mise en œuvre d’une telle annonce. La France a suivi aussi l’exemple de l’Australie en régulant de manière pionnière en Europe l’usage des réseaux sociaux chez les mineurs. Face aux dangers que représentent l’addiction des jeunes aux écrans et les risques de cyberharcèlement auxquels ils sont exposés, et après les alertes lancées à ce sujet par de nombreux professionnels de santé, les pouvoirs publics en France ont décidé d’agir et cherchent désormais à entraîner dans leur sillage les États membres de l’Union européenne, car dans ce domaine il est difficile de préconiser une action isolée. C’est cela aussi les effets de la « Grande cause nationale ».
La prévention des troubles mentaux, angle mort de la « Grande cause nationale » ?
On sait aujourd’hui par de nombreuses études scientifiques bien conduites et convergentes, qu’il existe des moyens non médicamenteux pour prévenir et même traiter les troubles mentaux. Ainsi l’activité physique régulière - comme la marche, le jogging ou la natation - a une puissante action préventive et curative contre l’anxiété et la dépression. À tel point que certains pensent que ce serait une faute professionnelle de la part des soignants de ne pas la recommander voire la prescrire aux patients anxieux ou déprimés, en complément des traitements anxiolytiques, antidépresseurs et des psychothérapies.
Il y a eu plus de deux cents essais randomisés prouvant l’efficacité de l’activité physique en traitement des troubles anxieux et dépressifs, ces mêmes expérimentations que l’on exige des fabricants pour voir leurs médicaments homologués et mis sur le marché. L’activité physique est presque un médicament miracle, tant elle est efficace, peu coûteuse, tout en générant peu d’effets indésirables. L’activité physique combat aussi les troubles du sommeil, un déterminant important de la santé mentale. À plus long terme, d'autres facteurs entrent en jeu : l'activité physique et la qualité du sommeil, mais aussi une alimentation plus saine, la lutte contre le tabagisme et l'excès d'alcool, contre l'isolement social et le sentiment de solitude, ou encore le contrôle du diabète, de l'hypertension artérielle et de l'hypercholestérolémie. Tous contribuent à réduire considérablement les risques de nombreuses maladies mentales, ainsi que de la maladie d'Alzheimer et des démences séniles apparentées, qui représentent des défis majeurs pour nos sociétés. Or, ces mesures de prévention restent un angle mort de la « Grande cause nationale » 2025-2026.
La déstigmatisation des troubles mentaux pourrait conduire à voir davantage de personnes en souffrance consulter et être traitées plus précocement et plus efficacement. Ce coup de projecteur, s’il est rémanent, conduira peut-être à une augmentation transitoire de la prévalence des troubles mentaux dans la population. Souhaitons que les personnes concernées soient alors mieux prises en charge et soulagées, si l’on veut que la « Grande cause nationale », réitérée deux années de suite, puisse vraiment porter ses fruits.
Par le Pr Antoine Flahault, Université Paris Cité, Inserm UMR 1137, Hôpital Xavier Bichat.



