Études de médecine : faut-il continuer à former sans récolter ?
Médecine : faut-il continuer à former sans récolter ?

Le professeur Jean Dellamonica, doyen de la Faculté de Médecine de Nice, dénonce l'arrêté ministériel qui n'ajuste pas le nombre d'internes formés à partir de la 7e année à l'augmentation du nombre d'étudiants admis en 2e année de médecine au sein de l'établissement niçois. Alors que la faculté a formé 280 étudiants pendant 6 ans, le ministère a décrété que la subdivision n'accueillerait que 210 internes pour un territoire qui va des portes de Toulon à Menton et en Corse.

Une augmentation des effectifs sans rattrapage des postes d'internat

Fortement impliquée dans une démarche de responsabilité sociale, la Faculté de Médecine de Nice a pleinement profité de la fin du numerus clausus pour augmenter le nombre d'étudiants admis en 2e année de médecine. En quelques années, le nombre d'étudiants a doublé, et il a même quadruplé si on se réfère au plus bas du numerus clausus en 1995 avec 70 étudiants par an. En 2026, 280 étudiants ont réussi le concours de l'internat.

L'objectif poursuivi par la Faculté est simple : former les professionnels de santé dont le territoire et les citoyens ont besoin. Si la Faculté a maintenant la possibilité d'augmenter le nombre d'étudiants en 2e année, les internes qui vont apprendre leur spécialité (à partir de la 7e année) sont eux répartis sur le territoire national par arrêté ministériel. La faculté, le CHU, les hôpitaux, les maîtres de stage en cabinet ont donc formé 280 étudiants pendant 6 ans, mais cette année encore, le ministère a décrété que notre subdivision n'accueillerait que 210 internes.

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Une répartition jugée injuste et inadaptée aux besoins

« Pourquoi 25 % de nos étudiants doivent-ils faire leur formation de spécialité ailleurs alors que nous avons besoin d'eux ici ? » s'interroge le professeur Dellamonica. Si la solidarité nationale n'est pas discutée, pourquoi 25 % de nos étudiants doivent-ils faire leur formation de spécialité ailleurs alors que nous avons besoin d'eux ici ? Brest, Angers, Reims, Besançon… forment toutes plus d'internes que Nice. Pourquoi Nice, 5e ville de France, est-elle l'avant-dernière faculté de l'Hexagone pour la formation des spécialistes ?

Cette anomalie de répartition n'est pas due à nos capacités de formation, qui sont bonnes, mais à un calcul ministériel basé sur le nombre de médecins inscrits à l'Ordre départemental des médecins. L'installation des médecins libéraux n'étant pas régulée en France, l'attractivité naturelle de notre région entraîne une présence, supposée suffisante, de médecins qui nourrit ce calcul simpliste et injuste. Inutile de former des internes à Nice, il y a suffisamment de médecins sur la Côte d'Azur ! Mais compter des médecins ne suffit pas à mesurer l'accès réel aux soins.

Une densité médicale trompeuse et un accès aux soins inégal

Les données 2024 de l'Assurance maladie montrent que, dans les Alpes-Maritimes, plus de 7 spécialistes sur 10 exercent en secteur 2. Dans certaines disciplines, l'offre au tarif opposable devient particulièrement rare : seuls 7,6 % des gynécologues et 17,9 % des ophtalmologues libéraux exercent en secteur 1 ; en cardiologie, plus d'un praticien sur deux exerce en secteur 2. À l'inverse, certaines activités sont très fortement représentées : selon l'Atlas 2025 du Conseil national de l'Ordre des médecins, la densité de chirurgiens plasticiens, reconstructeurs et esthétiques atteint 4,8 pour 100 000 habitants dans les Alpes-Maritimes, contre 1,0 en moyenne nationale.

Il ne s'agit évidemment pas d'opposer les spécialités, mais de rappeler que toutes les activités ne répondent pas aux besoins de prévention ou aux exigences de permanence des soins. La densité médicale brute ne peut donc être confondue avec l'accessibilité réelle aux soins ni avec l'adéquation de l'offre aux besoins de santé de la population. Cette surdensité médicale apparente profite d'abord à une minorité urbaine et aisée, au détriment des populations modestes ou éloignées du littoral.

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Former localement, un levier pour l'installation et les parcours de soins

« Former un nombre suffisant d'internes originaires de Paca et de Corse est un levier indispensable pour favoriser l'installation de médecins dans les vallées » des Alpes-Maritimes, du Var et de la Corse, rééquilibrer les secteurs public et libéral, assurer une répartition plus saine entre les spécialités et, in fine, garantir à tous un accès effectif aux soins. Former sur un territoire, c'est aussi construire le lien entre la ville et l'hôpital. Pendant leur internat, les futurs spécialistes apprennent à connaître les filières de recours et les interlocuteurs du territoire ; ces liens professionnels facilitent ensuite l'adressage des patients vers l'expertise hospitalo-universitaire lorsque cela est nécessaire.

Former localement, c'est aussi organiser durablement les parcours de soins. Enfin, cette répartition injuste doit aussi être analysée à l'aune des conditions d'apprentissage de nos étudiants. Les premières années d'études de médecine concentrent l'investissement pédagogique des enseignants et de la communauté médicale, c'est un investissement pour l'avenir. Les internes, toujours en formation participent activement, à la mission de soin du territoire. Les enseignants niçois forment donc les jeunes médecins pour que d'autres territoires en « profitent » quand ils s'autonomisent. L'augmentation des effectifs étudiants à Nice a été menée à moyens constants, le budget du futur campus qui doit permettre d'accueillir les étudiants dans des conditions décentes n'est toujours pas sécurisé…

Cette anomalie de répartition des internes a été reconnue au plus haut de l'état puisqu'un rattrapage était annoncé par l'ex-ministre de la santé Catherine Vautrin pour 2027. Après l'échec des rencontres, des courriers, un recours au Conseil d'État, la stratégie de notre faculté interroge. Faut-il continuer à former tant d'étudiants à Nice si le ministère persiste à les affecter dans d'autres régions pour leur spécialisation ?