Daniel* a grandi au sein de la Fraternité Saint-Pie X jusqu'à ce que ses parents le chassent en raison de son orientation sexuelle. Cinq ans après avoir quitté la communauté, l'étudiant, aujourd'hui âgé de 23 ans, a repris contact avec sa famille, qui est persuadée de pouvoir encore sauver son âme. Il témoigne.
Un héritage familial lourd
« J'aurais dû venir au monde le 9 novembre 2003. Pendant la grossesse, mon arrière-grand-père a dit à ma mère que si je naissais réellement le jour de la mort du général de Gaulle, il me renierait. Tout est rentré dans l'ordre : je suis né avant terme, mais je ne pense pas qu'il rigolait tant que ça. Je suis issu de deux familles de pieds-noirs, ancrées dans l'amour de l'Algérie française et de la France de Vichy. Chez nous, de Gaulle, c'est un grand “non”.
Durant la guerre d'Algérie, mes arrière-grands-parents ont été la cible d'attaques de la part du Front de Libération nationale (FLN). Ils ont quitté le pays en urgence avec une seule valise, mais de larges moyens financiers pour rebondir en France. Quand Mgr Lefebvre a pris ses distances avec Rome, ma famille l'a suivi sans hésitation.
Une éducation rigoriste
J'ai été élevé dans la crainte de Dieu et le respect des traditions. À la maison, on priait en latin, on lisait la Bible, et on suivait les préceptes de la Fraternité à la lettre. L'école était à la maison, avec des manuels approuvés par la Fraternité. Les filles portaient des jupes longues, les garçons des chemises boutonnées jusqu'au col. Pas de télévision, pas de musique moderne, pas de fréquentations extérieures.
Dès mon plus jeune âge, j'ai senti que je n'étais pas comme les autres garçons. Je n'aimais pas le sport violent, je préférais lire ou dessiner. On me disait que c'était efféminé, que je devais me comporter en homme. J'ai essayé de me conformer, mais c'était impossible. À 16 ans, j'ai compris que j'étais homosexuel. J'ai eu honte, j'ai prié pour que Dieu me change. Rien n'a fonctionné.
La révélation et le rejet
Un jour, mon père a trouvé un carnet intime où j'écrivais mes sentiments. Il a été horrifié. Il m'a accusé d'être possédé par le démon, m'a frappé et m'a enfermé dans ma chambre. Ma mère pleurait en disant que j'avais trahi la famille. Ils ont consulté un prêtre de la Fraternité, qui a dit que je devais être exorcisé. J'ai subi des séances de prière et de jeûne forcé. Rien n'y a fait.
Finalement, mes parents m'ont donné un choix : soit je renonçais à mon orientation sexuelle et je me mariais avec une femme de la communauté, soit je partais. J'avais 18 ans, je n'avais nulle part où aller. J'ai pris la porte avec un sac à dos et 200 euros. Je n'ai plus eu de nouvelles pendant cinq ans.
La reconstruction
J'ai atterri chez un ami de lycée, puis j'ai trouvé un petit studio. J'ai repris mes études, j'ai passé mon bac, et je suis aujourd'hui en licence d'histoire. J'ai fait une thérapie pour déconstruire tout ce qu'on m'avait inculqué. La culpabilité était énorme. Pendant des années, j'ai cru que j'étais damné.
Il y a six mois, j'ai repris contact avec mes parents. Ils sont toujours dans la Fraternité, mais ils acceptent de me voir, à condition que je ne parle pas de ma vie privée. Ils pensent que mon âme peut encore être sauvée, que je suis simplement égaré. Je les vois une fois par mois, on parle de choses banales. C'est douloureux, mais c'est mieux que rien.
Un message pour ceux qui souffrent
Si mon histoire peut aider ne serait-ce qu'une personne à ne pas se sentir seule, alors elle aura servi à quelque chose. Il est possible de sortir de l'emprise, même si le chemin est long. Il faut trouver des alliés, des professionnels, et ne pas avoir peur de demander de l'aide. La liberté a un prix, mais elle vaut toutes les souffrances.
* Le prénom a été modifié pour préserver l'anonymat.



