Procès Bloody Sunday : un tournant historique pour l'Irlande du Nord
Procès Bloody Sunday : un tournant historique

Un procès hautement symbolique s'est ouvert ce lundi 15 septembre à Belfast, en Irlande du Nord. Il s'agit du procès du "soldat F", un ancien parachutiste britannique accusé d'avoir tué deux personnes lors du Bloody Sunday, à Derry, le 30 janvier 1972. Fabrice Mourlon, professeur de civilisation britannique et irlandaise à l'université de Paris Sorbonne Nouvelle, explique à Midi Libre la portée historique de ce procès dans un pays toujours divisé.

Comment les mouvements de manifestation sont-ils nés en Irlande du Nord ?

À partir de la fin des années 1960, un mouvement pour la défense des droits civiques s'est formé en Irlande du Nord pour protéger la minorité catholique. Ce mouvement revendiquait la fin des pratiques discriminatoires mises en place par les gouvernements unionistes protestants, notamment dans le logement et l'emploi. Des manifestations ont été organisées et réprimées avec violence. Par la suite, le conflit est devenu plus communautaire, opposant les catholiques nationalistes, favorables à la réunification avec la République d'Irlande, aux protestants unionistes, partisans du maintien de l'union avec le Royaume-Uni.

Que s'est-il passé le 30 janvier 1972 ?

Le gouvernement nord-irlandais avait instauré une politique de rétention administrative sans jugement contre les personnes soupçonnées de terrorisme ou d'émeutes. Ce jour-là, une manifestation a dégénéré. La police britannique, venue à la demande du gouvernement, a tiré sur la foule, tuant 13 personnes. Une quatorzième victime est décédée plus tard, portant le bilan à 14 morts.

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Quelles ont été les conséquences du Bloody Sunday ?

Cet événement a précipité la chute des institutions locales, conduisant le gouvernement britannique à administrer directement l'Irlande du Nord. Une première enquête a exonéré l'armée, affirmant que les victimes étaient armées, ce qui était faux. À partir des années 1980-1990, les familles des victimes ont mené campagne pour une nouvelle enquête. Celle-ci, dirigée par Lord Saville, a été ouverte en 1998 et a rendu son rapport en 2010, exonérant complètement les victimes et concluant que l'armée avait tiré sans raison.

Comment le Royaume-Uni a-t-il réagi ?

Le Premier ministre David Cameron a présenté des excuses devant la Chambre des communes, qualifiant les actes d'"injustifiables", tout en évitant de remettre en cause l'ensemble des forces de l'ordre. Les familles ont accueilli ces excuses, mais ont réclamé justice, car les commissions d'enquête ne sont pas des tribunaux. Elles ont demandé une enquête policière, et 18 soldats ont été renvoyés devant le parquet de la Couronne. Un seul a été retenu : le "soldat F".

Quelle est la portée symbolique de ce procès ?

Ce procès soulève la question de savoir si l'on peut poursuivre des représentants de l'État. L'État britannique craint que ses forces armées soient remises en cause. Ce procès s'inscrit dans la difficulté de l'Irlande du Nord à trouver des mécanismes pour réexaminer les cold cases et revisiter le passé. Comme l'a écrit un auteur nord-irlandais : "Connaître la vérité sur les circonstances d'une mort, c'est bien, mais cela ne signifie pas que la justice a été rendue." La vérité sans la justice empêche le passé de passer.

Comment la société nord-irlandaise vit-elle les tensions actuelles ?

Après les négociations de paix, le travail n'est pas terminé ; la société doit se réhabituer à vivre ensemble. Un conflit armé de trente-cinq ans laisse des séquelles. Aujourd'hui, la société nord-irlandaise connaît une certaine normalisation, très différente de celle d'il y a vingt-cinq ans, mais des antagonismes persistent. Dans les quartiers les plus pauvres, on voit encore des marqueurs identitaires : drapeaux, peintures murales et les fameux murs de la paix qui séparent les communautés. La République d'Irlande et l'Irlande du Nord sont deux parties de l'île qui ont vécu séparées pendant cent ans.

Pour les commentateurs, la question de la réunification de l'Irlande se pose. Certains estiment que le temps fera son œuvre naturellement, comme en Allemagne. Forcer le processus risquerait de faire replier les communautés sur elles-mêmes.

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