Le porte-avions américain USS Abraham Lincoln, déployé depuis le 21 novembre dernier, est au cœur d'une polémique grandissante sur les conditions de vie de son équipage. Plusieurs médias spécialisés, dont Navy Times et Stars and Stripes, ont rapporté des tentatives de suicide par-dessus bord, et CNN a confirmé qu'un marin a sauté à la mer le 3 août, avant d'être récupéré par hélicoptère et transféré pour recevoir des soins. Avec plus de 5 000 marins à bord et aucune date officielle de retour, le navire, redirigé vers le Moyen-Orient pour participer aux opérations liées à la guerre avec l'Iran, voit son déploiement prolongé à plusieurs reprises.
Des témoignages alarmants sur la vie à bord
Les témoignages recueillis par les médias américains décrivent des épisodes inquiétants. L'épouse d'un marin affirme que son mari a tenté de sauter après les prolongations successives. Une autre raconte que le sien a retenu un camarade qui s'apprêtait à passer par-dessus bord. La US Navy assure ne pas avoir constaté d'augmentation des signalements d'idées suicidaires ou de tentatives de suicide, et rappelle que des médecins, des spécialistes de santé mentale et des aumôniers accompagnent l'équipage. Cependant, le sujet a remonté jusqu'au Congrès : lors d'une réunion à San Diego avec environ 200 proches de membres d'équipage, les familles ont évoqué des problèmes de plomberie, des douches touchées par la moisissure, des machines à laver hors service, des périodes sans eau chaude et des pénuries de produits d'hygiène.
Des conditions de vie dégradées et une accumulation de contraintes
Le représentant démocrate californien Mike Levin a relayé le cas d'un repas réduit à une demi-tasse de riz et deux tortillas. Un proche interrogé par la BBC assure qu'un marin de sa famille a perdu 29 kilos depuis le début du déploiement. Le quotidien à bord ajoute ses propres contraintes : les porte-avions fonctionnent jour et nuit, avec moteurs, vibrations, décollages et atterrissages sans interruption. Un membre de la famille d'un marin a décrit à la BBC cette absence de répit, tout en rappelant que l'équipage connaissait les exigences de la mission. Le problème tient à leur accumulation : durée exceptionnelle, très peu d'escales et conditions de vie dégradées.
Depuis son départ de Californie, l'équipage n'aurait passé que deux journées à terre : l'une à Guam en décembre, l'autre à Oman en juillet. Entre les deux, le Lincoln a enchaîné plus de 200 jours sans véritable arrêt au port, un record moderne pour un porte-avions américain. La mission devait pourtant s'achever en mai.
La Navy conteste, le Congrès s'interroge
La Navy ne nie pas la longueur exceptionnelle de la mission, mais conteste le tableau dressé. Elle affirme que l'équipage dispose actuellement d'eau potable, de climatisation et de repas adaptés. Les combats ont perturbé les circuits de ravitaillement, obligeant l'armée à établir un ordre de priorité : nourriture d'abord, produits d'hygiène ensuite, courrier enfin. Pete Hegseth, le secrétaire américain à la Défense, estime que les conditions à bord ont été présentées de manière très exagérée et assure que les bâtiments reçoivent tous les moyens disponibles.
Dans une lettre adressée au Pentagone, le sénateur démocrate Richard Blumenthal demande des explications sur les pénuries et l'état des installations, mais s'interroge aussi sur la capacité de l'US Navy à maintenir un tel rythme si Washington entend conserver durablement des porte-avions dans la région. Le problème du Lincoln dépasse donc progressivement le Lincoln : il concerne la durée pendant laquelle une marine peut solliciter ses équipages sans affecter leur disponibilité pour les missions suivantes.
Entre-temps, la relève est en route : l'USS George Washington, sorti d'une escale au Vietnam le 5 août, doit rejoindre le Moyen-Orient pour remplacer l'Abraham Lincoln. Un responsable américain précise que cette rotation était prévue avant les révélations de ces derniers jours. Reste à savoir quand le Lincoln pourra effectivement quitter la région. Interrogés par les familles, les responsables de la Navy n'ont pas donné de date, invoquant la sécurité opérationnelle. Après neuf mois de mission, le retour existe donc bien dans le programme, en attendant son apparition dans le calendrier.



