Quelques jours après la vaste opération de gendarmerie menée au grand domaine des Milans, à Toudon, un participant aux cérémonies chamaniques organisées sur place a accepté de livrer son témoignage. Nous l’appellerons Simon. La grande propriété sur laquelle sont disséminés plusieurs chalets est nichée dans le hameau de Vescous, en plein cœur de la forêt. À quelques kilomètres du cœur historique de la commune de Toudon, dans le moyen pays niçois. Certains diront à l’abri des regards indiscrets, d’autres dans un havre de paix. Une tête de Bouddha ornant la façade de l’une des structures en bois, ainsi que les travaux encore en cours, nous font dire que nous sommes au bon endroit.
Une opération en pleine cérémonie
C’est ici, que le samedi 11 juillet 2026, une cinquantaine de gendarmes a fait irruption alors qu’une cérémonie chamanique était en cours. « Les quatorze participants formaient un cercle », décrit le chef d’escadron Joseph Fraigneaud, commandant de la compagnie de gendarmerie de Puget-Théniers. Celle-ci a piloté les opérations dans cette enquête hors-norme, démarrée neuf mois plus tôt. Les trois organisateurs présumés, jusqu’alors inconnus de la justice, ont depuis été mis en examen dans une information judiciaire ouverte notamment pour trafic de stupéfiants, abus de faiblesse en bande organisée, exercice illégal de la médecine et blanchiment. Ils ont été placés sous contrôle judiciaire. La justice a saisi des véhicules.
Simon, un habitant de Toudon croisé dans le village, connaît bien les propriétaires. S’il n’était pas présent le jour de l’intervention, il reconnaît avoir déjà participé à plusieurs cérémonies organisées par le couple et l’une de leurs amies. Le Toudonnais reconnaît que certaines des plantes utilisées lors des cérémonies sont interdites en France. Mais il conteste l’image d’un rassemblement destiné à la consommation récréative de stupéfiants.
« Voyager en conscience »
« Ce n’était pas un usage récréatif, c’était un usage sous contrôle », affirme-t-il. Selon lui, ces substances ne sont administrées qu’à certaines personnes, dans un cadre précis. « Ça peut vite virer au bad trip, explique-t-il. Chez une personne qui a des troubles psychologiques ou psychiatriques, ça peut l’amener à décompenser encore plus. » D’après Simon, l’objectif de ces rencontres était avant tout « de voyager en conscience ». « On n’était pas là pour réveiller les morts », ironise-t-il, avant d’ajouter : « En une seule séance, ça peut fonctionner et vous faire économiser quarante ans de psychanalyse. »
Pas d’alcool, pas de cannabis. Le terme de « secte », employé depuis le début de l’affaire, le fait bondir. « Ici, il y avait plus d’empathie que d’emprise », assure-t-il, sa cigarette roulée au bec. Et d’ajouter : « Tout le monde était libre de venir et de repartir quand il le souhaitait. » Il insiste également sur le fait que les substances consommées (cactus, champignons et plantes enthéogènes) lors des cérémonies ne seraient pas addictives et qu’elles n’étaient jamais mélangées à de l’alcool ou du cannabis. « Ce n’est pas compatible. En chamanisme, le but n’est pas de se défoncer la gueule ! »
Aspects financiers et enquête
Simon affirme ignorer l’origine des plantes et des préparations consommées lors des cérémonies. Quant aux tarifs des séances, il élude également la question. « Il existe des charlatans qui font payer leurs séances 600 euros… », se contente-t-il de dire. Les investigations financières ont révélé l’existence d’un dispositif de paiements associés à la participation aux cérémonies, suivis de retraits en espèces pour un montant total avoisinant les 120 000 euros sur une période de trois ans, d’après le parquet de Nice. L’enquête patrimoniale a par ailleurs abouti à la saisie d’un Range Rover Evoque, de près de 80 000 euros répartis sur plusieurs comptes bancaires, de 5 000 euros en numéraire, ainsi que de nombreux bijoux et accessoires de maroquinerie de luxe.
« Des gens sans histoire » et « dans leur trip »
À Toudon, cette affaire semble avoir pris la municipalité de court. La maire RN de la commune, Virginie Leclerc-Escalier, assure n’avoir jamais eu connaissance de pratiques suspectes au domaine des Milans, alors même qu’elle connaissait les résidents. Elle décrit des « gens sans histoire ». L’élue regrette que son village de 360 habitants se retrouve sous les projecteurs pour une telle affaire. « On aimerait plutôt que le village soit connu pour d’autres faits que ce type d’agissements. » Elle estime enfin que ceux qui pensent trouver dans les villages du moyen et du haut pays un endroit où agir à l’abri des regards se trompent : « Ici, tout le monde se connaît. Les gens parlent ».
Catherine (1), une autre habitante qui connaît les suspects, les dépeint comme des personnes « gentilles » et « dans leur trip ». Concernant le signalement à l’origine du déclenchement d’une enquête préliminaire en octobre 2025, elle avance l’hypothèse d’un conflit de voisinage. « Vous savez, dit-elle, ils sont peut-être devenus propriétaires de terrains que certains lorgnaient depuis un petit moment. C’est peut-être simplement que de la jalousie. Dans ces petits villages, dès que quelqu’un gêne… » (1) Le prénom a été modifié.



