Thierry Herrard, ancien surveillant pénitentiaire, a passé 34 ans dans les coursives des prisons de la Côte d'Azur. Retraité depuis l'automne dernier à presque 55 ans, il livre ses souvenirs de rencontres avec les plus grandes figures du banditisme, de Bernard Tapie à Yvan Colonna, en passant par Omar Raddad et la DZ Mafia.
De la boulangerie aux barreaux
Rien ne prédestinait Thierry Herrard, un enfant de Marseille, à devenir surveillant pénitentiaire, sinon, peut-être, l'exemple paternel. Son père était gardien aux Baumettes. Lui se destine d'abord à un tout autre métier : la boulangerie. « J'ai voulu arrêter l'école et mon père m'a dit d'accord, mais alors tu travailles », se souvient-il. Un diplôme de boulanger en poche, il découvre vite que ce quotidien, fait de nuits courtes et de levers avant l'aube, colle mal avec l'envie d'un adolescent de profiter de la vie. « Être boulanger n'est pas compatible avec la vie d'un jeune ado qui veut faire la fête avec les copains », résume-t-il. « Je voulais aussi profiter de la vie. »
Il se présente au concours de surveillant pénitentiaire, échoue une première fois, retente sa chance et réussit. « Je mettais un pied dans un univers inconnu. » Il est muté à Nice, à l'âge de 20 ans. Il ne quittera plus l'administration pénitentiaire pendant 34 ans, jusqu'à sa retraite l'automne dernier.
Du « code d'honneur » à la barbarie
Il a connu les figures historiques du banditisme azuréen, dont le Hyérois Loulou Regnier, « le roi des Sablettes », ou Francis le Belge, parrain du milieu marseillais — avant de croiser une nouvelle génération de voyous, ceux de la DZ Mafia ou des Yoda. « Dans le grand banditisme, ils tuaient. Mais il y avait une sorte de code d'honneur, vis-à-vis de ceux qui n'étaient pas impliqués », explique-t-il. Un code aujourd'hui balayé par l'argent facile de la drogue. « À 20 ans, sous coke, ils torturent, brûlent, assassinent pour 10 000 balles. Ce sont des barbares. »
Un délitement qu'il mesure aussi en détention : « En prison, il n'y a plus de respect. Avant, les anciens, ils prenaient dix ans et ils ne nous emmerdaient pas. » Une pression nouvelle qui, dit-il, fait parfois des surveillants eux-mêmes des cibles.
Des rencontres qui marquent une carrière
Sur la Promenade des Anglais, à ses débuts, Thierry Herrard croise un ancien détenu qui le reconnaît, lui serre la main et lui glisse un billet de 50 francs, en échange d'une lettre à transmettre. « J'ai senti quelque chose. Je lui ai dit qu'un bonjour, c'était gratuit. » N'étant « pas facteur », il rendra la missive à son destinataire.
Il a côtoyé plusieurs figures liées à des affaires marquantes. Dominique Pélicot, condamné dans l'affaire des viols de Mazan, placé à l'isolement quand l'affaire éclate médiatiquement. Wojciech Janowski, gendre d'Hélène Pastor, condamné définitivement en 2023 pour avoir commandité l'assassinat de sa belle-mère à Nice. « Il était imbu de sa personne, un petit type pâlot moqué par les autres détenus. »
Omar Raddad, qu'il appelle « le coupable idéal », côtoyé pendant deux ans est le jardinier marocain, condamné en 1994 à 18 ans de réclusion pour le meurtre de Ghislaine Marchal à Mougins en 1991, partiellement gracié par Jacques Chirac en 1996. Il se souvient aussi de son avocat, Me Vergès, peu enclin à patienter aux portiques de sécurité : « Un jour, il nous a fait un caca nerveux avec son cigare au bec. »
À l'infirmerie des Baumettes, il croise Cécile Bourgeon, condamnée pour la mort de sa fille de 5 ans Fiona, dont elle avait enterré le corps et fait croire à une disparition. Nadine Poëtto, condamnée à 25 ans pour l'assassinat de son mari à La Roquebrussanne, après avoir tenté d'en accuser son propre fils. « Elle me disait toujours bonjour, avec les larmes aux yeux. Elle ne comprenait pas pourquoi son fils ne venait pas la voir en prison. »
Une expérience qui nourrit sa réflexion sur la criminalité féminine : « La femme est plus calculatrice, plus dans la préméditation. Une femme utilise le poison, commandite, les coups de feu sont plus rares. En prison, elles ont des cellules plus propres aussi. »
Quatre ans à la centrale d'Arles
À la centrale d'Arles, il reste quatre ans au contact des longues peines : « Ils sont réglés comme des pendules. » Parmi eux, Yvan Colonna, décrit comme un homme très discret, entouré de peu de monde. « Il avait la Corse chevillée au corps. » Il s'amuse aussi, non sans ironie, des activités proposées parfois en détention, comme des promenades de chevaux camarguais, des chiens, ateliers graffiti, jusqu'au karting : « Je suis plus pour le sport et l'école, pour leur avenir. »
Aux Baumettes, il croise François Girard, « Le Blond », figure de la French Connection, commanditaire présumé de l'assassinat du juge Pierre Michel en 1981, devenu détenu studieux. Il côtoie aussi Bernard Tapie, alors en semi-liberté : « Sympa, avec du bagou. Vous croyez que je suis assez con pour donner l'ordre de cacher un sac plein d'argent dans un jardin ? »
Autre profil, celui d'Abdallah Boumezzar, fait froid dans le dos. Il est l'assassin des deux jeunes femmes gendarmes à Collobrières, devenu à Arles un détenu radicalisé et violent, fini à l'isolement. « Des tueurs comme lui, il n'y a pas d'issue, à part la prison à perpétuité. Je l'avais connu lorsqu'il était un petit trafiquant… »
C'est le cas de Tommy Recco, l'un des plus anciens détenus de France (mort le 20 novembre 2025, à 91 ans), et de Marcel Barbeault, « le tueur de l'ombre » ; les deux plus anciens détenus de France, qu'il a connus à Arles. Il évoque enfin le Hyérois Albert Millet, « le sanglier des Maures », qu'il décrit comme « le papi de l'étage », couché à 20 heures, discret lors de promenades sur la coursive. « Et pourtant, après une énième sortie de prison, il a encore tué un homme. C'était le 19 novembre 2007, dans la cité des palmiers. Ce jour-là, Millet s'est suicidé. »
Une mémoire à transmettre
Retraité depuis octobre dernier, Thierry Herrard a choisi de coucher cette mémoire sur le papier. Il a déjà écrit un manuscrit sur ces longues années derrière les barreaux. Un parcours singulier dans un univers inconnu, au contact des plus grandes figures du banditisme de la Côte d'Azur. Il en parlera le 22 août prochain, dans le podcast Les yeux d'Olivier sur Youtube.



