Plus de 3.000 commerces ont été vandalisés et pillés samedi lors des manifestations des « gilets jaunes » et des étudiants, ainsi que durant la nuit et parfois même dimanche. Les violences ont touché, avec une intensité variable, toutes les grandes villes du territoire. Alors que les dégâts, déjà estimés à plusieurs centaines de millions d’euros, sont encore en cours d’évaluation, l’« acte II » de la mobilisation, prévu samedi, fait craindre le pire aux commerçants. Beaucoup ont décidé de ne pas se laisser faire, remplaçant la sidération par une détermination grandissante à ne pas revivre un 17 octobre.
Des initiatives de protection se multiplient
À Lille, si la plupart des professionnels attendent encore des consignes de la préfecture pour s’organiser, d’autres ont déjà pris les devants. C’est notamment le cas de Vuitton et Hermès qui, selon nos informations, auront recours à des services de gardiennage mutualisés.
On voit aussi des initiatives lancées sur les réseaux sociaux et relayées sur les pages Facebook d’associations de commerçants. Notamment celle d’un entrepreneur des Pyrénées-Atlantiques, baptisée « Brassard noir », invitant à la « mobilisation nationale » samedi pour protéger les commerces des casseurs. Une sorte de fatalité que déplore Aurélie, esthéticienne à Nîmes, assurant que « nous ne devrions pas avoir à nous transformer en vigiles pour protéger nos propres commerces ».
Une explosion de la demande d’armes de défense
Au lendemain du 17 octobre, en contemplant son magasin de baskets vidé et ravagé par les pilleurs, une commerçante parisienne confiait à nos confrères de RTL que la prochaine fois, ce serait « œil pour œil, dent pour dent ». Cette tendance se confirme, mais de manière plus discrète, auprès des professionnels de l’armement. « On a véritablement eu une explosion de la demande depuis samedi autour de tout ce qui est armes de défense en vente libre », affirme à 20 Minutes le patron de l’armurerie Elysées, à Paris.
À Lyon, même constat pour le responsable de l’armurerie de la Croix-Rousse. « Évidemment qu’il y a une forte demande depuis samedi, au point que cela risque d’être compliqué au niveau des stocks », assure-t-il. Des armuriers de Bordeaux, Nice ou encore Toulouse ont, eux aussi, vu leurs ventes d’armes de défense augmenter ces derniers jours. « C’est vraiment la tendance dans toutes les villes qui ont été impactées par les pillages », reconnaît Yves Goletti, président de la chambre syndicale nationale des armuriers. Selon les remontées de ses adhérents, « les nouveaux clients sont essentiellement des commerçants, mais aussi des particuliers qui sont inquiets de voir des casseurs pénétrer chez eux, comme on a pu le voir à Paris ».
Gomm-cogne, lacrymos et matraques en tête des ventes
Il existe une vaste gamme d’armes de défense que l’on peut acheter sans autorisation particulière, pourvu que l’on soit majeur. Selon plusieurs armuriers contactés, l’un des « best sellers » est incontestablement le « gomm-cogne », comme 20 Minutes a pu le constater dans une boutique lilloise où un commerçant s’en procurait justement un exemplaire. « C’est une arme de défense qui a la forme d’un pistolet et tire des balles en caoutchouc en calibre 12 », explique le patron de l’armurerie Elysées. La puissance est comprise entre 20 et 60 joules, largement inférieure aux LBD utilisés par les forces de l’ordre (jusqu’à 220 joules).
Sans surprise, les « aérosols de défense » s’arrachent aussi. Au poivre, lacrymogène, sous forme de gaz, gel ou mousse. À Paris, l’armurerie Vouzelaud a par ailleurs écoulé quelques exemplaires d’un pistolet tirant des munitions chargées d’un « gel suffocant qui provoque une crise d’asthme ». Les professionnels ont aussi noté un certain engouement pour les matraques de défense télescopiques, une arme utilisée par les forces de l’ordre.
La légitime défense, une question juridiquement délicate
Globalement, les armuriers comprennent l’inquiétude de ces nouveaux clients, mais ils tiennent aussi à prévenir sur l’usage des armes de défense. Si le gaz peut se retourner contre son utilisateur, l’utilisation d’armes de type « gomm-cogne » est, elle, juridiquement risquée. « C’est de manière générale assez compliqué de faire reconnaître la légitime défense, notamment en raison du critère de proportionnalité qui implique de ne riposter que de manière proportionnée à l’attaque », explique maître Martin Mesurolle, avocat pénaliste à Lille. D’autant que « si la légitime défense peut en théorie s’appliquer à la protection d’un bien, je ne l’ai jamais vu passer en pratique », ajoute-t-il.
Pour l’avocat, « juridiquement, il est préférable pour un commerçant de ne rien faire sur le coup et de constituer des preuves pour aller en justice après ». Contactée par 20 Minutes, la direction générale de la police nationale (DGPN) rappelle que « dans le cas d’une attaque aux biens, la défense doit être strictement proportionnelle. La légitime défense des biens ne peut ainsi jamais justifier un homicide volontaire ». Reste que les magistrats pourraient tenir compte du contexte dans le cas de commerçants ayant blessé des pillards en leur infligeant des peines juridiquement inévitables, mais proportionnées. À l’image du bijoutier de Nice, condamné à cinq ans de prison avec sursis en 2018 pour avoir abattu le braqueur de son commerce alors qu’il s’enfuyait.