Au printemps 1560, Arnaud du Tilh, convaincu d'avoir échappé à la pendaison, voit la cour d'appel du Parlement de Toulouse s'apprêter à l'acquitter des charges d'« imposture et d'usurpation d'identité, d'adultère et de vol ». Cet imposteur avait réussi à se faire passer pour un notable du nom de Martin Guerre, espérant récupérer la femme, la maison et l'héritage de ce dernier. Mais au moment où le verdict semblait favorable, un homme clopinant sur une jambe de bois fait irruption dans le prétoire : il se présente comme le vrai Martin Guerre, de retour après douze années passées à guerroyer loin de son village.
Une imposture devenue légendaire
Cette affaire, parfois présentée comme le premier fait divers français, a traversé les siècles. Les chroniqueurs judiciaires de l'époque, Guillaume Le Sueur et Jean de Coras, témoins du procès, ont qualifié l'imposture de « prodigieuse » et « mémorable ». Ils en ont tiré deux ouvrages qui furent des « best-sellers » à l'époque. Cinq siècles plus tard, l'histoire a été adaptée au cinéma avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre.
Le drame se noue en 1539, dans le village d'Artigat, en Ariège. Martin Guerre, âgé de 14 ans, est marié à Bertrande de Rols, de deux ans sa cadette, dans le cadre d'un « arrangement » entre familles. Les premières années de cette vie conjugale sont difficiles : l'enfant qui doit sceller cette union tarde à venir, et Martin Guerre est moqué pour son « impuissance ». Il faudra attendre huit ans pour qu'un fils naisse.
La disparition de Martin Guerre
En 1548, Martin Guerre, alors âgé de 24 ans, est accusé par son propre père de lui avoir dérobé quelques sacs de grains. Plutôt que de se défendre, le jeune homme disparaît du jour au lendemain, quittant sa femme, son fils, son village et sa maison. Selon les historiens, il serait parti combattre pour le compte de l'Espagne, alors opposée au Royaume de France, mais à l'époque, ses proches l'ignorent.
Les années passent et Martin Guerre devient un souvenir. Jusqu'à l'été 1556. Dans une auberge voisine d'Artigat, un homme se présentant comme Martin Guerre demande des nouvelles de sa famille. « La nouvelle se diffuse et ses quatre sœurs se précipitent à l'auberge avant de prévenir Bertrande », relate dans un ouvrage de référence, Le Retour de Martin Guerre, l'historienne Natalie Zemon Davis, décédée en 2023. Elle précise : « Lorsque Bertrande le vit, elle resta circonspecte jusqu'à ce que Martin lui parle avec affection, lui rappelant des choses qu'ils avaient faites ensemble et des conversations qu'ils avaient eues. »
Les doutes et le procès
D'autres membres de la famille sont suspicieux, mais les détails et les souvenirs livrés par l'homme les convainquent. Il connaît le contenu du coffre du grenier, sait les prénoms des voisins et de leurs enfants. Dans un monde sans photographie ni papier d'identité, la mémoire plus que le visage fait l'identité. Martin Guerre regagne la confiance et le lit de Bertrande, avec qui il a deux autres filles. « Ils étaient considérés comme un couple respectable », écrit l'historienne.
Le rôle de Bertrande interroge. Pour Guillaume Le Sueur, « le pseudo-Martin vivait avec Bertrande paisiblement, sans conflit et il se conduisait si admirablement avec elle que personne ne pouvait soupçonner la tromperie. » Natalie Zemon Davis estime que Bertrande a pu passer un accord tacite avec Arnaud du Tilh pour l'aider à devenir « son vrai mari ». Mais Martin Guerre est également un héritier depuis le décès de son père, originaire du Pays Basque. Sur place, les doutes se font pressants : il ne parle plus la langue basque, a oublié ses passions d'enfance, se tient différemment à table. Lorsque les premières suspicions se font jour, Bertrande est catégorique : « Il est mon mari, Martin Guerre, sinon quelque diable. Je le connais bien. Je tuerai quiconque prétendrait le contraire », rapporte le chroniqueur.
L'oncle de Martin Guerre, refusant de reconnaître l'homme, porte plainte et collecte de nombreux témoignages. Le bottier du village indique n'avoir jamais vu des pieds rétrécir. Un soldat de passage annonce avoir vu Martin Guerre en Flandre, où il a perdu une jambe. Le procès s'ouvre à Rieux au début de l'année 1560. Près de 150 témoins sont appelés : 45 soutiennent que l'homme jugé est Arnaud du Tilh, 60 refusent de se prononcer et une trentaine l'identifie formellement comme Martin Guerre. Les juges condamnent l'imposteur à mort par décapitation, mais le prisonnier fait appel.
Le retour du vrai Martin Guerre
Le deuxième acte se déroule quelques mois plus tard. Face au doute persistant, au soutien des sœurs de Martin Guerre et à la vie « vertueuse et honorable » de Bertrande, la cour d'appel penche pour l'acquittement. Jusqu'à l'arrivée tonitruante du vrai Martin Guerre. Arnaud du Tilh est condamné et pendu quatre jours plus tard. Il demande à son successeur de traiter avec attention Bertrande. Les juges se montrent plus cléments envers cette dernière : ils l'acquittent du crime d'adultère et les enfants nés de cette union sont régularisés. Quant au vrai Martin Guerre, les magistrats décident de fermer les yeux sur son engagement dans l'armée espagnole. Les chercheurs ont assez peu d'éléments sur la manière dont Bertrande et son mari ont repris leur vie par la suite.



