La préfecture du Rhône a interdit, jeudi soir, le rassemblement prévu dimanche place Saint-Jean dans le Vieux Lyon par le collectif identitaire Objectif Remigration. L'arrêté préfectoral invoque notamment la nécessité de « prévenir l'atteinte à la dignité de la personne humaine et l'incitation à la haine et à la discrimination » ainsi que d'éviter d'éventuels « troubles à l'ordre public ». Le collectif, qui entendait déployer une banderole de 20 mètres « en faveur du Save Europe Act », a annoncé son intention de contester cette décision.
Un collectif identitaire issu de l'ultradroite
Objectif Remigration se présente comme un mouvement comptant « des centaines » de militants en France, avec onze sections « actives » selon son site, notamment à Rouen, Montpellier, Aix-en-Provence et Toulouse. D'après l'AFP, il est issu des Natifs, un groupuscule d'ultradroite parisien, connu pour une banderole raciste visant la chanteuse Aya Nakamura fin 2024.
Le collectif se réclame directement de la campagne européenne Save Europe Act, lancée par l'Autrichien Martin Sellner et la Néerlandaise Eva Vlaardingerbroek. Cette initiative citoyenne européenne a recueilli plus de 500 000 signatures avant d'être rejetée par la Commission européenne. Stanislas, porte-parole du collectif, explique que « les deux initiatives sont liées dans leur action », et que le but est de « populariser et promouvoir la remigration » à l'échelle française. Il définit ce concept comme « le retour pacifique des populations extra-européennes dans leur pays d'origine », le distinguant de l'OQTF, simple « mesure de notification » sans « accompagnement ».
La remigration, une idée qui élargit la fenêtre d'Overton
Pour Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l'extrême droite, « ces dernières années, on voit une montée en puissance de l'utilisation de remigration ». Ce terme permet aux identitaires d'élargir « la fenêtre d'Overton, ce qui est dicible et présentable et qui ne l'était pas avant ». Il rappelle qu'il y a vingt ans, ces groupes parlaient plutôt de « notre peuple d'abord », avec l'objectif de fermer les frontières. Aujourd'hui, ils vont plus loin avec cette volonté de remigration, une idée « très dangereuse » selon lui.
Stanislas affirme que ce projet permettrait « de régler un certain nombre de conflits en France, notamment au niveau de la crise d'identité ». Il développe : « On a un grand remplacement de la population de souches depuis l'ouverture des vagues migratoires, ce qui cause beaucoup de problèmes pour les natifs ». Il appelle à fermer les frontières, suspendre les visas et les naturalisations, et à recourir à la déchéance de nationalité pour les binationaux délinquants.
Un concept inscrit dans de nombreux partis d'extrême droite en Europe
Jean-Yves Camus précise que cette dynamique dépasse largement la France. La remigration figure désormais dans les programmes de partis comme le FPÖ autrichien, l'AfD allemand, Reconquête en France ou Vox en Espagne. Dès 2011, le parti nationaliste flamand Vlaams Belang avait lancé une campagne explicitement axée sur ce concept. « Quinze ans plus tard, il n'a pas arrêté l'immigration même s'il y a mis un coup de frein », analyse le chercheur.
Il voit une fuite en avant, les partis d'extrême droite anticipant un échec une fois au pouvoir à réellement enrayer les flux migratoires. C'est ce qui illustre la rupture en Italie entre le général Vannacci et Giorgia Meloni. En France, le même raisonnement circule à propos du Rassemblement national, jugé par avance incapable de tenir ses promesses migratoires. D'où l'intérêt pour ces militants de viser l'échéance de 2027, alors que Marine Le Pen défend une assimilation possible au cas par cas, que les identitaires jugent impossible par principe.
Une interdiction contestée par le collectif
Le but du rassemblement à Lyon était « de montrer qu'il y a un engouement pour la remigration, qu'il y a des jeunes qui sont prêts à s'engager », confie Stanislas. La CGT avait dénoncé un événement faisant « la promotion d'idées racistes, obscènes, en contradiction profonde avec les valeurs et principes républicains ». Dans son arrêté, la préfecture a interdit le rassemblement « sur l'ensemble du territoire de la métropole », reprenant l'analyse de la Commission européenne selon laquelle la remigration « repose ainsi sur une idéologie xénophobe et raciste ».
Interrogé après l'annonce, Stanislas a indiqué vouloir « contester cette décision ». Il argue : « En 2022, pendant l'élection présidentielle, on utilisait déjà ce terme et il n'a pas empêché Éric Zemmour de se présenter. Je n'ai jamais vu non plus qu'il était interdit de dire qu'il était nécessaire de renvoyer les gens chez eux s'ils n'ont rien à faire là. » Sur le motif raciste, il ajoute : « On passe notre temps à réfuter des accusations, à dire "on n'est pas ceci ou cela". Finalement, on perd du temps. Notre objectif, c'est de faire avancer le terme "remigration". »
Le second motif de l'interdiction est contextuel. La préfecture évoque « un antagonisme récurrent et violent entre la mouvance d'ultragauche et la mouvance d'ultra-droite » dans le Rhône, qui fait redouter « avec certitude » de nouveaux troubles graves, après « la mort d'un militant lors de confrontations ». Il s'agit de Quentin Deranque, militant identitaire de 23 ans mort en février après avoir été frappé en marge d'une conférence de l'eurodéputée Rima Hassan à Sciences Po Lyon.
Pour Stanislas, ce n'est pas « une raison valable ». « Ça reflète plutôt un manque d'envie de la part de la préfecture de faire son travail. C'est une tentative de censure d'un rassemblement pacifique, pour nous faire perdre du temps et de l'argent », affirme-t-il. Quant aux risques de troubles à l'ordre public, il assure que les effectifs de police « auraient pu gérer ». « C'est une interdiction politique, pas de justice », conclut-il, confiant sur la future décision du tribunal administratif. La qualification retenue par la préfecture est la même analyse qui avait conduit la Commission européenne à rejeter le Save Europe Act pour discrimination raciale quelques semaines plus tôt.



