Le 21 août 2016, sur l'île de Sainte-Marie à Madagascar, le Montpelliérain Romain Bollon, 25 ans, et Magalie Chaigneau, 23 ans, deux jeunes Français, sont retrouvés massacrés sur la plage. Dix ans après, des zones d'ombre persistent et le processus judiciaire est inachevé : des suspects – des piroguiers et un moniteur de plongée – ont été arrêtés, relâchés, puis jugés et condamnés à perpétuité en leur absence, sans que la peine ne soit exécutée. Le père de Romain et son avocat, Me Allary, montent au créneau.
Des victimes écrasées, une enquête sans fin
« Deux jeunes ont été tués il y a dix ans, on arrête des individus, on les libère, on les condamne et ils n'ont pas été incarcérés… Et au final il n'y a pas de coupable ? Ce n'est pas possible », se désole Marc Bollon, tenant en main le portrait de son fils Romain, dans sa maison de Saint-Jean-de-Védas (Hérault). La photo montre ce jeune Montpelliérain de 25 ans à la barbe fournie, souriant, un lémurien sur l'épaule, quelques jours avant son crime sauvage, alors qu'il venait d'arriver à Madagascar pour une mission d'écovolontariat, auprès d'une association de protection des baleines à bosse.
« C'était un grand gaillard costaud, doux, bon dessinateur, coureur de jupon invétéré… Il voulait devenir océanographe », poursuit Marc Bollon, ancien architecte. Le 21 août 2016, un double meurtre secoue l'île paradisiaque de Sainte-Marie, à 60 km au large de Madagascar : deux jeunes Français sont retrouvés au petit matin par le gardien d'une villa, massacrés sur la plage. Les deux victimes étaient écovolontaires dans l'océan Indien. Ils sont aussitôt identifiés : il s'agit de Romain Bollon et Magalie Chaigneau, elle originaire de Paris, stagiaire scientifique, également auprès des grands cétacés.
Ils ont passé la soirée dans la discothèque « la case à Nono », où s'est produit Big JM, nouvelle étoile du rap malgache, avant de quitter le club pour rentrer. Les corps sont retrouvés à une centaine de mètres, meurtris par une dizaine de coups d'un objet contondant, qui pourrait être une bouteille de Dzama, du rhum local, alors que la jeune femme a son pantalon baissé aux genoux. Le téléphone et le portefeuille de Romain n'ont pas été touchés. À 8 000 km de là, quand les gendarmes se présentent à Saint-Jean-de-Védas, pour lui annoncer la mort de son fils, le septuagénaire s'effondre. « J'ai eu trois sentiments : l'effroi de voir mon fils massacré, de la compassion pour ces deux jeunes et la colère », rembobine-t-il.
Deux pistes, cinq suspects, aucune exécution des peines
Dans la foulée de la découverte des corps, qui a mis en émoi toute l'île, connue pour son extrême pauvreté et où le tourisme représente la quasi-totalité des revenus, l'enquête n'a pourtant pas traîné. Elle a abouti à l'arrestation de cinq personnes menant à deux pistes totalement opposées et sans rapport. D'un côté, un jeune Français, Victor F., alors moniteur de plongée de 21 ans, qui a passé plusieurs jours en garde à vue. Son tort ? Avoir flirté avec Magalie et il n'aurait ensuite pas supporté une supposée idylle naissante entre Romain et Magalie, un témoin affirmant l'avoir vu désespéré. Était-il à la soirée de la « Case à Nono » ? Certains l'attestent, d'autres non. Lui, en tout cas, a toujours farouchement nié les faits, et aucun élément matériel ne converge vers lui.
De l'autre, un groupe de quatre piroguiers, présents dans la discothèque, très ivres et fortement imprégnés de cannabis. Ils ont livré des récits contradictoires, vagues et l'un, adjoint au chef de police local, présent dans le secteur des meurtres, a même été contredit par son épouse. Un incident dans la boîte avec de la lacrymo aurait pu les énerver. Vengeance ? Volonté d'abuser de la jeune femme ce qui expliquerait le pantalon baissé ?
« Où, quand, comment et pourquoi ? On ne sait rien », se désespère Marc Bollon. La suite est stupéfiante : les cinq suspects, pourtant mis en examen, sont libérés en novembre 2016. Puis, sept ans plus tard, un procès se tient en juillet 2023 devant la cour d'assises de Toamasina, en leur absence. Le moniteur de plongée est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité tout comme trois piroguiers. Le quatrième Malgache, lui, serait mort : les médias locaux rapportent alors qu'il aurait été lynché par la population après avoir tué un couple d'épiciers, et qu'il aurait alors reconnu sept meurtres, dont les deux Français, voulant abuser de Magalie… Depuis, plus rien, pas de recherche, pas un jour de prison. Victor F. est en France, les piroguiers dans la nature.
Des demandes de pression judiciaire et un possible procès en France
« Le problème c'est qu'il n'y a pas eu la mise à exécution de la peine d'une décision de justice que les Malgaches ont rendu. Les meurtres restent impunis », dénonce Me Allary. L'avocat comme Marc Bollon, qui s'est lancé dans une étude approfondie du dossier, ne croient pas à l'hypothèse du prof de plongée tout comme ils rappellent que les piroguiers sont forcément encore sur l'île, libres, renforçant « un sentiment d'impunité. Cette réticence à faire arrêter ces criminels ajoute à la douleur des familles ».
Alors, l'avocat formule deux demandes. Un : que le juge saisi en France fasse pression sur ses homologues malgaches, au titre de la convention bilatérale de 1973 et de l'entraide judiciaire, pour que soient enfin exécutées les peines après un nouveau procès. Deux : à défaut, « qu'il soit envisagé un procès en France » ce que là encore la loi permet.



