Le 10 mars 1977, Albert Spaggiari, le cerveau du « casse du siècle » à Nice, s'échappait du tribunal en sautant par la fenêtre du juge d'instruction Richard Bouazis. Cette évasion spectaculaire, préparée pendant des semaines, est racontée 50 ans après le cambriolage de la Société générale, survenu le week-end du 18 juillet 1976.
Le saut de la liberté
Dans le bureau surchauffé du premier étage du palais de justice de Nice, les cris du juge Bouazis retentissent : « Au voleur ! Arrêtez-le ! ». Spaggiari, qui feignait une rage de dents, vient de se jeter par la fenêtre. Il chute de huit mètres, heurte une corniche à sept mètres, puis le toit d'une Renault 6 beige foncé. La carrosserie amortit le choc. Indemne, il se relève sous les yeux de badauds hallucinés.
Au pied de l'immeuble, rue de la Préfecture, une Kawasaki pilotée par Michel Bruzeau-Grillé, alias Toc, un complice d'Indochine, l'attend. Spaggiari monte à l'arrière et hurle « Vive la quille ! » avant de s'évanouir dans le Vieux Nice. La moto s'engouffre dans le parking souterrain Masséna, où une voiture le conduit à un appartement secret au port, loué sous un faux nom par son épouse Audi.
Une préparation minutieuse
L'évasion était préparée depuis des semaines. Spaggiari endormait la vigilance du juge Bouazis, qu'il appelait « mon petit juge ». La sécurité s'était relâchée : le juge avait fait sortir l'escorte policière pendant les interrogatoires. Ce 20e interrogatoire, le 10 mars 1977, avait commencé à 15 heures. Dans la pièce, ils n'étaient que quatre : le juge, l'avocat Me Jacques Peyrat, la greffière, et Spaggiari.
Spaggiari devait meubler deux heures sans éveiller de soupçons. Il épiait la montre de la greffière, observait le juge. À 16h58, il sort le plan des égouts de Nice, document complexe en trois parties, pour que le juge le laisse se lever et s'approcher de la fenêtre. De la rue, les coups d'accélérateur de la moto de Toc donnent le signal. Spaggiari pivote et bondit.
La fuite et la cavale
Plus d'un millier de policiers, CRS et gendarmes bouclent les gares, aéroports et la frontière italienne, mais Spaggiari est déjà en sécurité. Il sabre le champagne dans sa planque niçoise. Quelques jours plus tard, ses complices l'enferment dans le coffre d'une Rolls-Royce chargée sur un train de nuit pour Paris. Durant le voyage, il s'extirpe du coffre et s'installe au wagon-restaurant. Avant de s'envoler pour l'Amérique latine, il envoie un mandat de 5 000 francs au propriétaire de la R6 pour rembourser les dégâts causés par sa chute.
Son épouse Audi, qui avait quitté Nice deux semaines plus tôt pour de fausses « vacances en Afrique », confiait en 2013 : « Si je savais pour l'évasion ? On l'a préparée à trois… C'était amusant. »
Conséquences et fin de cavale
L'évasion provoque un cataclysme au ministère de l'Intérieur et à la Chancellerie. Me Peyrat reconnaît : « Spaggiari avait bien préparé son affaire. Il nous a bernés. » Les policiers suspectent le milieu : dans un bar fréquenté par ses proches, sept bouteilles de champagne avaient été mises au frais dès le lendemain pour fêter le succès.
Spaggiari profite de 12 ans de cavale insolente à travers le monde. Elle prend fin en mai 1989, lorsqu'un cancer du foie et du poumon le rattrape en Italie. Il rédige un ultime testament pour le juge Bouazis : « Quelle connerie, cette évasion, j'aurais mieux fait de rester tranquille à l'ombre… Je revois encore la gueule de mon petit juge quand j'ai sauté par la fenêtre… Je l'aimais bien mon petit juge. »



