Plus de deux mois après l'explosion qui a grièvement blessé le milliardaire ukrainien Vadim Ermolaev, sa compagne et leur fils de 13 ans à Monaco, l'enquête piétine. Les investigations menées dans la Principauté et à Kiev n'ont toujours pas permis d'identifier le commanditaire. La piste des « scam call centers » ukrainiens, ces centres d'appels frauduleux qui génèrent près d'un milliard de dollars de revenus par mois, revient avec insistance.
Une piste financière privilégiée par les enquêteurs
Le 29 juin dernier, un colis piégé a explosé devant le domicile de Vadim Ermolaev en plein cœur de Monaco. La déflagration a grièvement blessé le milliardaire, sa compagne et leur fils. La poseuse de bombe, Anastasiia Berezovska, une Ukrainienne de 39 ans, a été rapidement identifiée grâce aux caméras de vidéosurveillance. Recherchée par Interpol, elle a été retrouvée exécutée de quatre balles dans la nuque le 6 juillet dans une forêt près de Kiev.
Deux hommes ont été interpellés par les autorités ukrainiennes pour l'assassinat de la poseuse de bombe : un ancien policier et un employé du renseignement militaire (GUR). Mais le commanditaire de la tentative d'assassinat reste inconnu. Vadim Ermolaev affirme n'avoir « jamais été en conflit avec quiconque ». Les enquêteurs, eux, privilégient « la piste financière ».
Dnipro, capitale des call centers frauduleux
Vadim Ermolaev est originaire de Dnipro, une ville considérée comme « la capitale » de cette arnaque géante. Les médias ukrainiens avancent que le milliardaire, magnat de l'immobilier, possède des dizaines de gratte-ciel dans cette ville, dont certains abriteraient ces centres d'appel. Son fils Artur a été condamné en avril dernier à cinq ans de prison avec sursis pour avoir orchestré un réseau transfrontalier de faux centres d'appels. Pour éviter l'incarcération, il a plaidé coupable et s'est acquitté d'une amende et d'une confiscation records de 8,5 millions d'euros, avant d'être banni du territoire.
Ces structures clandestines prolifèrent depuis 2014 en Ukraine. Selon un rapport de l'Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée (Gitoc), près de 1 000 centres d'appels frauduleux opèrent dans le pays. Leur chiffre d'affaires atteint près d'un milliard de dollars par mois, soit davantage que le trafic de drogue. Ces usines à extorquer fonctionnent comme des multinationales, dans des immeubles sous haute surveillance : gardes armés, caméras, interdiction d'emporter son téléphone personnel, détecteur de mensonges pour les candidats.
Des opérateurs formés à la manipulation psychologique
Vika, ancienne opératrice d'un plateau de Lviv, aujourd'hui réfugiée sur la Côte d'Azur, compare ces centres au film « Le Loup de Wall Street ». Elle a commencé à travailler pour un call center à 18 ans « pour payer les factures ». Son salaire a pu atteindre jusqu'à 15 000 euros par mois en cash, alors que le salaire moyen en Ukraine est de 500 euros. « On nous apprenait à cibler les faiblesses psychologiques des gens en quelques secondes », raconte-t-elle.
Près de 100 opérateurs travaillaient sur son plateau à Lviv, « dans une filiale d'un bureau de Dnipro ». La main-d'œuvre est très jeune, souvent âgée de 15 à 28 ans. « Un premier téléopérateur accroche sa cible en se faisant passer pour un banquier, un policier ou un juriste. Une fois le poisson ferré, la main est passée au closer, l'exécuteur chevronné. On opère dans toute l'Europe », détaille Vika. Avec l'intelligence artificielle et les deep fakes, ces centres peuvent désormais appeler dans tous les pays du monde.
Une opération coup de poing aux résultats contrastés
Cet été, les autorités ukrainiennes ont mené une vaste opération conjointe entre le Service de sécurité d'Ukraine (SBU) et la Police nationale. En une seule semaine, 411 perquisitions ont été menées à Kiev, Dnipro, Odessa, Lviv, Zaporijia et Ivano-Frankivsk. Le bilan : 94 centres d'appels démantelés et 1 794 postes d'opérateurs neutralisés. Les saisies incluent plus de 3 300 ordinateurs, 1 300 téléphones, 5 200 cartes SIM, 20 portefeuilles de cryptomonnaies, des lingots d'or, des collections de Rolex et de montres Cartier, ainsi que des Porsche Cayenne, Bentley Bentayga, Cadillac Escalade et Dodge Charger.
Le procureur général d'Ukraine, Ruslan Kravchenko, s'est félicité de ce coup de filet fin août, concluant sur Telegram : « Le travail continue ». Mais début septembre, les forces anti-corruption (Nabu) ont perquisitionné les locaux du parquet ukrainien. Selon le Nabu, une partie des centres d'appels frauduleux seraient couverts par le bureau du procureur général. L'opération n'aurait visé que les centres concurrents de ceux qui versaient des pots-de-vin au parquet, des sommes allant jusqu'à 7 500 dollars par mois. Le plus proche collaborateur du procureur général a été arrêté et placé en détention provisoire. Ruslan Kravchenko, qui supervisait l'enquête sur la tentative d'assassinat de Vadim Ermolaev, a été forcé à la démission par Volodymyr Zelensky. Il a quitté le pays en catimini, franchissant la frontière polonaise en pleine nuit à bord d'une voiture, et aurait pris la direction de la France.



