Téléconsultation : payer pour passer devant, la pratique qui scandalise
Téléconsultation : payer pour passer devant scandalise

Plusieurs plateformes de téléconsultation proposent désormais des options payantes, de 5 à 20 euros, permettant de réduire le temps d'attente avant une consultation. Cette pratique, révélée par une photo virale et une enquête de 60 Millions de consommateurs, relance le débat sur l'égalité d'accès aux soins en France. Des médecins et des associations de patients dénoncent une « médecine à deux vitesses », tandis que les entreprises concernées défendent un simple « niveau de service ».

Une photo virale et des pratiques répandues

Tout est parti d'une image publiée sur X le week-end dernier : sur une cabine de téléconsultation Tessan, une option à 5 euros proposait de « passer en priorité dans la file d'attente », alors que près de deux heures d'attente étaient annoncées. Vue plus de 4,4 millions de fois, la photo a rapidement suscité l'indignation et relancé le débat sur une médecine à deux vitesses.

Dans la foulée, une enquête de 60 Millions de consommateurs a montré que le phénomène dépassait largement les seules cabines installées en pharmacie. Qare facture 9 euros pour une téléconsultation en moins de six heures, Livi 8 euros pour un rendez-vous le jour même et jusqu'à 19 euros sur certaines plages horaires, MédecinDirect entre 8 et 15 euros. Un supplément non remboursé qui ne paie pas le soin, mais l'accès accéléré au soin.

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« On vend une priorité d'accès aux soins »

En Occitanie, où les déserts médicaux restent une réalité dans plusieurs territoires, la téléconsultation constitue parfois l'un des recours les plus accessibles. C'est aussi ce qui rend ces options payantes particulièrement sensibles. André Guinvarch, président de France Assos Santé Occitanie, le constate : « Devant la difficulté d'accès à des professionnels de santé, les gens sont prêts à faire des kilomètres. C'est exactement pareil que de payer. »

Le Dr Étienne Moulin, de l'Ordre des médecins en Occitanie, est plus direct : « Je trouve ça ignoble », réagit-il auprès de Midi Libre. Pour lui, la limite est franchie dès que l'argent réduit l'attente : « Quand on fait payer un délai d'attente plus court, on ne vend pas un service, on vend une priorité d'accès aux soins. » Il ajoute : « Si payer permet de voir le médecin plus tôt, le caractère optionnel est une fiction. »

L'Ordre réclame que toute prestation modifiant le délai ou l'ordre d'accès soit explicitement exclue du cadre réglementaire. « La priorisation des patients, c'est forcément sur des critères médicaux : l'urgence, l'état clinique, mais pas sur son portefeuille », insiste Étienne Moulin, qui pousse la comparaison : « On se fichait de la gueule des Américains il y a trente ans parce que la première chose qu'on vous demandait à l'hôpital, c'était votre carte bancaire. Et qu'est-ce qu'on est en train de faire ? Exactement la même chose. »

Un cadre réglementaire renforcé depuis 2026

Depuis 2024, le décret n° 2024-164 autorise les sociétés de téléconsultation à proposer des « prestations optionnelles complémentaires » payantes, à condition d'en informer préalablement le patient. Un nouveau décret (n° 2026-626 du 8 juillet 2026), publié le 12 juillet 2026, a depuis renforcé leur contrôle : le respect des règles de facturation entre désormais explicitement dans les conditions pouvant conduire à la suspension de leur agrément.

À Anduze, dans le Gard, Manon s'est retrouvée face à ce choix. Le 10 septembre dernier, son fils de 4 ans est malade et son médecin ne peut pas le recevoir dans les jours suivants. Elle se rend dans une pharmacie équipée d'une cabine Tessan. À 17 h 30, six patients sont annoncés devant elle, avec plus d'une heure d'attente. L'écran lui propose alors de payer 5 euros pour aller plus vite.

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« Par principe moral, je n'ai pas souhaité payer car je trouvais vraiment immoral de passer devant tout le monde. Même si mon fils était malade, il pouvait patienter un peu », témoigne-t-elle. Elle ne verra finalement le médecin qu'à 19 h 15, après près de deux heures d'attente « dans une cabine d'1m2 », avec son fils « épuisé ». « Si finalement tout le monde paye cinq euros, c'est quoi, une vente aux enchères ? » s'interroge-t-elle. Elle obtiendra son traitement dans la journée, mais l'expérience lui laisse un goût amer : « Ça peut dépanner pour des petits bobos, mais je refuse ce système où on doit payer des suppléments non remboursés. »

Les plateformes se défendent

Tessan ne conteste pas qu'en payant 5 euros, un patient puisse voir un médecin plus rapidement. L'entreprise récuse en revanche le terme de « coupe-file ». Son PDG, Julien Cutolo, assure à Midi Libre que deux circuits fonctionnent en parallèle : une salle d'attente partagée, gratuite, dans laquelle le premier médecin disponible prend le patient suivant, et une seconde file alimentée par d'autres médecins pour des rendez-vous immédiats facturés 5 euros. Selon lui, ce fonctionnement évite de rallonger l'attente dans la salle d'attente partagée.

Le supplément ne finance aucun soin supplémentaire : ordonnance, compte rendu et prise en charge restent identiques. « C'est vraiment la prise de rendez-vous immédiate qui est facturée », explique Julien Cutolo. Tessan annonce 5 à 8 minutes d'attente en moyenne avec cette option, contre 14 à 15 minutes dans la salle d'attente partagée. Un peu plus de 50 patients l'auraient utilisée depuis fin juillet. L'entreprise reconnaît par ailleurs que la mention « passer en priorité pour 5 euros » était « très maladroite » et indique l'avoir retirée mardi soir.

Kry, anciennement Livi, défend de son côté des « prestations complémentaires » qui ne rémunèrent pas davantage l'acte médical mais, selon l'entreprise, « l'organisation humaine, opérationnelle et technologique » permettant notamment une mise en relation en moins de dix minutes ou un accès 24 h/24 et 7 j/7. La plateforme assure qu'une téléconsultation sur rendez-vous reste accessible sans supplément, avec un objectif de rendez-vous sous 24 heures, et récuse toute inégalité d'accès aux soins : « Ce qui diffère, c'est le niveau de service associé à la consultation et les moyens opérationnels mobilisés pour le proposer. » Des réductions ou exonérations sont prévues pour les bénéficiaires de la Complémentaire santé solidaire et de l'Aide médicale de l'État.

À l'inverse, Medadom assure n'avoir jamais facturé de supplément pour réduire l'attente ou obtenir un accès prioritaire à un médecin. La plateforme, qui revendique 11 millions de téléconsultations depuis 2017, présente l'absence de frais annexes comme un choix de modèle : « L'accès à un médecin ne doit pas dépendre de la capacité du patient à payer davantage. »

Des solutions intégrées au territoire

Pour France Assos Santé Occitanie comme pour l'Ordre, l'enjeu n'est donc pas de condamner la téléconsultation, mais d'éviter qu'elle devienne une réponse marchande au manque de médecins. Service d'accès aux soins (SAS), communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), centres de soins non programmés : tous deux défendent des solutions intégrées au territoire et au parcours de soins.